Sélection petits éditeurs BiB92

Janvier 2012

Retrouvez les critiques des livres des "petits éditeurs" sélectionnés par la Commission Petits éditeurs de BiB92  

Caroline, 50 ans, est mariée avec Ludo depuis plus de 30 ans. Elle est comblée : 3 enfants, une maison, un mari médecin qui lui a permis de choisir d’arrêter de travailler, des amies fidèles… sauf que son couple bat de l’aile, sauf que son mari la trompe, sauf que rien de la préparait à cette situation. Elle se relève, elle se mobilise, elle s’autorise à s’écouter et à profiter des cadeaux que lui tend la vie.

L’humour pointe, l’image du mari vieillissant qui n’assume pas est corrosive, la douleur est tenue à bonne distance, elle n’empêche pas de réagir… Bref, l’écriture vive et originale permet de prendre du plaisir à la lecture de ce livre au sujet banal, mais servi par un réalisme qui n’est ni mièvre, ni pleurnichard, ni d’un optimisme béat.

Bianchi, Catherine. - Mes rêves ne sont plus les tiens. - Editeal. - 206 p. - 16 €

 

La mémoire du riz propose vingt-deux nouvelles, échappées des profondeurs de l’enfer, entre Mémoires d’outre-tombe (Pat ou l’enfer du décor), récit de morts inexpliquées autour d’une créature recomposée à partir de saintes reliques (Le Reliquaire de Santorin), évocation d’une partie d’échecs titanesque entre Saint-Louis et le prince des Bédouins autour d’un échiquier maléfique (L’échiquier de Saint-Louis) ; cauchemar ( ?) d’alcoolique (L’âne empaillé), horribles visions menant à la folie (lettre à Mademoiselle Eames...).

A noter qu’une première version fut publiée en 1982 sous le titre « La mémoire de riz et autres contes » avec 18 nouvelles seulement. L’illusionniste, qui ouvre le recueil et nous fait redécouvrir un Eléazar vieilli, étudiant toujours sans relâche les textes d’Athanase Kircher, appartenait-il à la première version ou est-il la suite impossible de Là où les tigres sont chez eux. Le doute qui subsiste permet de lire cette nouvelle de deux façons très différentes.

Des nouvelles ciselées comme ce texte gravé sur les grains d’un sac de riz pour la nouvelle éponyme du recueil, à relire également sans fin dans le désordre.

Avec ce premier opus, Blas de Roblès, aussi loin de la touffeur et du souffle épique de Là où les tigres sont chez eux, que de la sérénité de La montagne de minuit, se situait dans une lignée de nouvelliste qui va de Barbey à Paul Willems, de Villiers à Thomas Owen, et s’affirme tout à la fois comme un maître du fantastique et un diabolique orfèvre de la langue française.

Blas de Roblès, Jean-Marie. - La mémoire de riz. - Zulma. - 322 p. - 18,50 €

 

Sur les conseils de Mlle Morzio, une vieille amie de ses parents, un homme se rend à la pâtisserie Hencicognard. En regardant les gâteaux dans la vitrine poussiéreuse, il hésite à entrer. Il fait froid et neige à tout va. En ramassant un gâteau tombé par terre, il trouve un carnet. Ni identité ni téléphone n’y sont inscrits. Pas d’indices pour retrouver le propriétaire et le lui restituer. Cet agenda contient des rendez-vous, des adresses et des numéros de téléphone. Notre héros qui n’est jamais nommé dans le livre conserve l’agenda, et décide d’aller lui-même à chacun des rendez-vous. Ce fameux carnet qui tient lieu de fil conducteur appartient à un certain Mr Chappelle qu’il poursuit obsessionnellement. Ce personnage étrange demeure aussi invisible qu’omniprésent. Pour le retrouver, l’auteur découvre des quartiers et des rues qu’il ne connaissait pas. Cette enquête se situe dans une ville qui n’a pas de nom. On y trouve une « gare des départs » et une « gare des arrivées », des noms de quartiers comme « le quartier des infirmes » celui des « Oiseaux » « l’allée des ronces » « le boulevard occidental » ou celui des « infantes ».

L’atmosphère est troublante, déstabilisante. Les faits de cette étrange affaire se déroulent du mois de février jusqu’en Mars.

Le passage à la pâtisserie et les gâteaux l’ont soudain ramené à l’heure du thé de son enfance, quand il vivait dans un « hôtel particulier bleu », entre des parents dont tout a disparu jusqu’aux photographies, toutes détruites un beau jour dans un incendie…

Après l’échec du premier rendez-vous -Promenade avec Louise, boulevard des Cavaliers prévu le 20 février à 6h45, le narrateur se rend au second puis au troisième… Qu’importe si les énigmes et les personnages les plus singuliers se multiplient sur son passage. Hantant les restaurants, les théâtres, les bars, les anciens commerces et les parcs, se rendant même à un bal de l’Administration… S’ensuit un phénomène d’inversion et de dédoublement : à force d’aller au rendez-vous d’un autre, le narrateur se fait peu à peu passer pour Monsieur Chappelle lui-même, d’après une photographie de lui retrouvée à demi effacée …

Son propriétaire demeure insaisissable, tandis que ceux qu'il devait rejoindre se volatilisent, tour à tour, dans d'étranges conditions. Mais voilà qu'à force de hanter les restaurants, les théâtres, les grands bals ou les quais de gare, le narrateur s'éloigne... Dans l'espace et dans le temps...

Au bout de l’enquête, alors que revient le printemps, le narrateur finira par reconnaître en la personne désespérément manquante de l’inconnu, le père qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Oublié lui aussi… derrière des milliers de portes et de jardins intérieurs, au fond de l’hôtel particulier bleu de la lointaine enfance.

L’écriture de Philippe Caubet est savoureuse, les descriptions magnifiques et précises, très détaillées, les portraits fabuleux. L’histoire est inattendue, un peu décalée, fantaisiste et tragique. Ce roman n’a rien de réaliste, nous sommes dans un autre univers.

Caubet, Philippe. - Dans un autre temps. - P. G. De Roux. - 259 p. - 18,50 €

 

Edward Hunter est le fils d'un tueur en série. À l'âge de 9 ans, il voit son père menotté et emmené par la police devant toutes les télévisions de la ville de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Des années après, il est marié à Jodie, a une fille du nom de Sam et est comptable. Edward a eu beaucoup de mal à se construire une vie digne de ce nom avec ce père si tragiquement célèbre. Cependant, Jodie, intelligente et déterminée à aller au-delà des apparences, a réussi à découvrir l'homme bon qu'il pouvait être. Edward mène une vie assez calme et rangée, jusqu'au jour où la banque dans laquelle ils travaillent, sa femme et lui, est braquée par six hommes. Jodie est tuée... suite à un malheureux et douloureux concours de circonstances plongeant Edward dans une profonde et sombre culpabilité.

De nouveau, le jeune homme est traqué par des médias, qui ne cessent de rappeler son hérédité.

Edward lui-même essaie sans cesse de se convaincre qu'il est différent de son père, mais la mort de sa femme le transforme et le plonge dans les pires angoisses. L'homme change et laisse exprimer une violence latente, qui prend la voix d'un « monstre », c'est ainsi qu'Edward le nomme. Est-il comme son père, est-il incapable d'échapper à son destin? Peut-il créer une autre vie qui soit différente de celle de son père?

Après Un employé modèle, son premier roman, Paul Cleave revient avec un thriller sanglant et psychologique. Le lecteur est transporté par l'histoire intense et tourmentée d' Edward Hunter, et se passionne aussi sur le lien qu'il a avec son père. Le décor planté par Paul Cleave, la ville de Christchurch (déjà présente dans son premier roman), chaotique et violente, intensifie l'impression que le personnage principal est noyé dans la violence, le sombre et l'horreur. Trouvera-t-il l'absolution ?

Roman intense et passionnant, avec une intrigue bien menée et des personnages captivants.

Cleave, Paul. - Un père idéal. - Sonatine. - Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande). - 405 p. - 22 €

 

Né en 1950 près de Chicago, J. Deaver a écrit une trentaine de romans, traduits dans 25 langues, vendus à plus de 20 millions d'exemplaires et qui ont reçu de nombreux prix. Avant de se consacrer à l'écriture, il a été journaliste, puis avocat. Il vit en Caroline du Nord.

Un coup de téléphone brusquement interrompu, provenant d'une maison isolée dans les forêts du Wisconsin, alerte la police. L'inspecteur McKenzie se rend sur place et découvre les propriétaires abattus, et leur amie Michelle a disparu. Pourquoi ? Les meurtriers sont encore sur les lieux et attaquent McKenzie.

S’engage alors une course poursuite entre la policière, Michelle, retrouvée et peureuse, avec qui elle doit fuir, et Hart et Lewis, les deux tueurs qui ne comptent pas les laisser vivantes. Les femmes seront-elles assez perspicaces pour les abuser et sauver leur peau ? Qui, de Brynn ou de Hart, gagnera la partie de cache-cache, alors que les renforts tardent ? Les ennemis se retrouvent face à face…

Les protagonistes sont proches de super héros, car ils affrontent des situations dans lesquelles le commun des mortels ne résisterait pas aussi longtemps ! Au fil de la traque, chacun va se dévoiler, exposant un passé un peu différent de ce qu'il paraît... Les apparences sont trompeuses, et ce qui est dit n'est pas la vérité...

Mettant en scène une nouvelle héroïne, Brynn McKenzie, ce « page turner » haletant et percutant a été élu Meilleur thriller de l’année par une association d’auteurs de polars.

J. Deaver est surnommé le spécialiste du compte à rebours, tellement ses histoires sont concentrées et menées tambour battant. Tout en demeurant logiques, les intrigues sont particulièrement tordues. Fausses pistes, rebondissements et coups de théâtre inattendus, telles sont ses spécialités.

Deaver, Jeffery. - Instinct de survie. - Deux terres. - Traduit de l’américain. - 422 p. - 24 €

 

Ce roman curieux, une sorte d’Alice au pays des cauchemars, nous plonge dans un univers de fin du monde.

Solène, réfugiée avec sa famille dans une villa dans la banlieue de Lyon, les Lisières, raconte leur quotidien entouré de choses ou êtres bizarres, des ombres « létales », des « blafards ». La planète  est en cours d’effondrement, ils sont des survivants, protégés par une sorte de bulle magnétique en cours d’effritement. C’est une famille cultivée et aimante, deux grands frères, qui sortent de la bulle et reviennent avec des tâches qui vont les dévorer, un petit frère avec lequel elle joue beaucoup. Ils restent des enfants dans cet univers si étrange.

Dans un style minimaliste, simple et poétique, l’auteur, entré dans la tête de la petite fille, nous fait part de ses visions, de ses réflexions, de ses craintes, particulièrement que la parole disparaisse avec les mots dont elle voudrait faire des bouquets pour que la transmission puisse continuer à se faire.

Ce roman qui est à la fois de la science-fiction, un conte et un poème, est très difficile à analyser. Il est tant de choses à la fois, inventif, métaphorique et poétique. Il parle autant de ce que l’on peut imaginer, que de ce qui existe déjà et est inquiétant. Il parle de la pureté de l’enfance et de sa solitude. Il évoque aussi de la mort et de la fin des mots, quand plus rien ne s’exprime.

Dominique, François. - Solène. - Verdier. - 131 p. – 14,50 €

 

Guénane est une poétesse née en 1943 vivant à Pontivy. Ses parents ont quitté Lorient à cause des bombardements. Après des études de lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a vécu en Amérique du Sud. Son œuvre comprend 8 recueils ayant pour thème l'ïle de Groix. Son recueil Couleur femme a été repris comme thème du Printemps des poètes 2010.

Dans les années 30, une jeune fille épouse Emilien, un orphelin joueur de mandoline et tuberculeux, mariage dont sa famille ne veut pas. Lucie travaille dans une société de transports bretons ; Emilien part en sanatorium et échappe à la guerre.

Les Allemands arrivent à Lorient et bombardent l’arsenal, le couple assiste à la construction du mur de l’Atlantique. La jeune femme « flotte un peu au-dessus de la réalité » et ne voit pas toujours la situation dramatique telle qu’elle est. Les bombes tombent, les alertes se multiplient, la guerre fait rage entre les Allemands et les alliés, mais Lucie reste très calme et prie.

Elle croise un bel homme, alsacien, qu’elle surnomme « Mr Gentil » et qui devient leur ami…

"Je suis bouleversé par la lecture de votre Guerre secrète, qui marie si étrangement le récit intimiste et la vision hallucinée..." Albert Bensoussan

Guénane. - La guerre secrète. - Apogée, Piqué d’étoiles. - 122 p. - 15 €

 

Un adolescent de 14 ans tente de braquer une vieille dame de 93 ans. Rusée, elle se défend et trouve le moyen de l’enfermer dans sa salle de bains ! S’ensuit un long monologue, dans lequel ils sont assis chacun d’un côté de la porte. La rançon imposée est d’écouter la vieille dame s’il veut ressortir !

Elle lui raconte la passion de sa mère pour l’aviation, sa vie, sa solitude. Parfois interrompue, nous n’avons jamais les paroles du garçon, seulement les réponses de la vieille dame. De temps en temps, elle lui glisse de la nourriture sous la porte. Elle se plaint de sa gloutonnerie, le sermonne pour ses mauvaises manières. Mais l’ancienne institutrice ne perd pas espoir de le remettre dans le droit chemin et de lui inculquer quelques bons préceptes. Elle passe par différentes humeurs selon les moments et les réactions de son partenaire. On comprend qu’elle comble ainsi ses longues journées de solitude et qu’elle ne compte peut-être pas le relâcher de sitôt…jusqu’à un dénouement inattendu !

Un huis clos original entre deux personnes qui n’auraient pas dû se rencontrer ; une atmosphère prenante et une histoire non dénuée d’humour ; et une construction proche du théâtre très vivante.

A obtenu le Prix Clarin d’Amérique latine en 2009.

Jeanmaire, Federico. - Plus léger que l’air. - J. Losfeld. - Traduit de l’espagnol. - 221 p. - 21 €

 

Née au Royaume-Uni, Maureen Jennings y a vécu jusqu'à l’adolescence, puis elle s’est installée au Canada. Elle a étudié la philosophie, la psychologie et la littérature anglaise. Elle a enseigné l'anglais, puis est devenue psychothérapeute. Elle anime des ateliers d'écriture et écrit des romans policiers (avec le détective Murdoch) adaptés à la télévision.

Polar historique, quatre aventures sont traduites en français. La série, mettant en scène l’inspecteur William Murdoch, se déroule à Toronto fin XIXe siècle.

En 1895, Dolly Merishaw, sage-femme, est retrouvée morte, ivre et assommée avec de l’argent près d’elle alors qu’elle était pauvre… Elle avait une fille sourde-muette, et recueilli deux orphelins qu’elle maltraitait. L’un d’eux avoue avoir entendu une dispute nocturne. L’inspecteur Murdoch croit à un accident, jusqu’à l’autopsie qui prouve que Dolly a été étouffée. Parmi les femmes qu’il interroge, certaines croient pouvoir lui cacher le passé dont elles ont honte. L’inspecteur devra faire preuve de patience et de ténacité pour acculer le coupable à se dévoiler.

Un polar historique de facture classique, mais agréable à lire.

Jennings, Maureen. - Dans l’ombre du dragon. - Ed. Encore. - Traduit de l’anglais. - 234 p. - 18 €

 

Né en 1952 en Algérie, Ahmed Kalouaz vit dans le Gard. Il a publié une vingtaine de livres, nouvelles, romans, théâtre. Il intervient dans des lectures publiques, en atelier d'écriture ou de parole, notamment en prison.

Parti de Bretagne sur la vieille mobylette de son père, pour rejoindre à Grenoble, sa mère de 84 ans sur le point d’être relogée, un homme se remémore son enfance et sa jeunesse : sa mère algérienne débarquée à Marseille, l’abandon d’un pays avec l’espoir d’y revenir, l’arrivée des enfants, la dignité qu’il faut garder dans la pauvreté.

L’auteur livre un petit roman très intéressant. C’est d’abord un roman qui dresse avec tendresse le portrait d’une femme qui n’a jamais eu de cesse depuis son enfance de s'occuper des autres. C’est ensuite un récit qui relate dans l’intimité le drame des expatriés. C’est enfin, un libelle sur la culture et la société algériennes.

Dans ces pages, on ressent tout l’amour jamais avoué d’un fils pour sa mère, de l’auteur pour sa mère.

Une petite pépite pour bien commencer l’année littéraire.

Kalouaz, Ahmed. - Une étoile aux cheveux noirs. - Ed. Le Rouergue, La brune. - 107 p. - 13 €

 

Historienne, Inès de Kertanguy a publié plusieurs biographies consacrées à Élisabeth Vigée-Lebrun, Madame Campan et la reine-mère d'Angleterre. Elle est également romancière.

Le narrateur est un garçon de 12 ans, enfermé dans une soupente de 6 m2 depuis un an. En bas, vivent son demi-frère de 8 ans surnommé « Boule de suif » et sa mère. Celle-ci le hait, car l’enfant est issu d’un viol quand elle avait 15 ans. Elle estime qu’il lui a volé son enfance et gâché sa vie (« je suis l’enfer de ma mère » p. 80). Pourtant, le garçon imagine la tendresse qu’elle pourrait avoir. Il la déteste, mais espère toujours qu’elle changera. Il l’aime malgré ce qu’elle lui fait subir, et ne lui en veut pas. Il se rappelle la liberté avant que son beau-père l’enferme, les jeux et l’école.

Il est intelligent et oblige son demi-frère à lui rendre des services en échange des devoirs qu’il lui fait. C’est ce dernier qui sert d’intermédiaire, la mère ne veut pas le voir. Il souffre, mais se bat. Il parvient à ouvrir le vasistas, ce qui amènera la conclusion heureuse du livre.

Ce récit évite de tomber dans le pathos ou le pervers. On ne vit pas de maltraitances, l’enfant est enfermé deux ans, mais considère sa vie presque normale. Il écoute tous les bruits de la maison et devine les occupations, ou suit le temps à l’extérieur.

Le livre est bien écrit, émouvant et prenant malgré le peu d’action, et il s’en dégage une certaine poésie.

Kertanguy, Inès de. - J’ai douze ans…. - JBZ et cie. - 156 p. - 14,50 €

 

En Allemagne, une vieille dame passe une annonce dans un journal. Elle recherche la compagnie d’une personne parlant turc. C’est la jeune Pelin qui se présente chez elle, un peu par hasard. D’abord hésitante, la relation entre les deux femmes devient de plus en plus intime. Les langues se dénouent et les cœurs se livrent.

Il s’agit là presque d’une pièce de théâtre, mais sans didascalie, puisque le livre n’est qu’un seul dialogue, divisé en plusieurs jours/chapitres. Au-delà des petits secrets de chacune, c’est leur histoire qu’elles racontent, et l’Histoire transparaît à travers le récit de Rosella : l’Allemagne nazie, mais surtout la Turquie est au cœur de sa vie, et c’est ce pays qui rapproche les deux femmes. Deux voix pour deux regards sur le monde, pour une amitié peut-être surprenante mais authentique.

Kiremitci, Tuna. - Les averses d’automne. - Ed. Galaade. - Traduit du turc. - 218 p. - 17 €


Suite de Karitas, sans titre.

Karitas, jeune femme islandaise, a quitté la ferme où elle vivait depuis près de dix ans avec ses enfants. Elle a près de 40 ans, ses fils près de 13 ans, elle peut enfin se consacrer à la peinture. Elle s’installe seule à la campagne, peint, enseigne et se fait connaître. Elle voyage à Paris, Rome, les États-Unis, comme une femme libre.  Libre dans sa tête, mais tourmentée par ses proches, qui font pression pour qu’elle oublie ses rêves d’artiste et redevienne mère et épouse. Karitas vivra 90 ans, ne cèdera pas et préservera jusqu’à la fin sa liberté de penser, de créer, d’aimer et de vivre au plus près de ses désirs. Au récit se mêle la description les tableaux de Karitas qui permettent ainsi de suivre l’évolution de son art, sa pensée, son savoir-faire.

Autant dans le premier roman, le soutien des femmes, souvent veuves, sont indispensables à la survie de Karitas, autant dans le second volume, celles-ci s’opposent à ses choix. L’Islande devient alors cette île, où la solidarité et les liens puissants entre femmes permettent de se préserver de la misère et de la pauvreté, à condition de se plier aux lois familiales. Pour advenir, Karitas doit alors mener une lutte acharnée contre tous les archaïsmes de la société islandaise.

Fresque sociale et humaine, décors à la mesure du courage, de la ténacité et de la volonté inébranlable de cette artiste, ce roman nous offre le portrait d’une femme éblouissante et déterminée que les épreuves, souvent violentes de la vie, ne réussiront pas à ébranler.

Kristin Marja Baldursdottir. - Chaos sur la toile (vol. 2). - Gaïa. - Traduit de l’islandais. - 636 p. - 24 €

 

Un couple de retraités, Angèle et Jean Servein, passe quelques jours de repos dans un hôtel de charme du sud de la France. La réceptionniste, Laure, se prend d’affection pour eux, alors que son propre couple bat de l’aile. Au fil des jours, Jean se souvient des années passées, de sa femme alors en bonne santé, des jours heureux dans l’épicerie familiale. Mais rapidement, Angèle n’a plus le courage de sortir de sa chambre, et Jean reçoit les visites de plus en plus rapprochées d’un médecin sous l’œil intrigué de Laure.

Un joli récit sur le choix de la fin de vie. Un texte d’une grande sensibilité et touchant.

La collection « Histoires courtes » rassemble parfois des auteurs connus ou des premiers romans (comme c’est le cas pour Marion Lecoq).

Lecoq, Marion. - Hors saison. - Moteur. - 44 p. - 9,50 €

 

Cette fiction revient sur l'assassinat du duc d'Enghien, seul prince de sang à être demeuré sur le continent après la Révolution, quand les Bourbons s'exilaient en Angleterre.

Après avoir échappé à plusieurs tentatives d'assassinat, face à la présence à Paris de Georges Cadoudal, le rebelle chouan, Napoléon Bonaparte se laisse convaincre par Talleyrand de la nécessité d'éliminer le duc.

Précédent roman : Le ministère des ombres, sur Nicolas Fouquet. (La Différence, 2010)

Lepère, Pierre. - Un prince doit venir. - La Différence. - 281 p. - 18 €

 

Un jeune photographe français s’installe à Dubaï. Il devient l’ami d’un riche et influent homme d’affaires qui l’invite à photographier les heureux gagnants d’une croisière. Ces hommes et femmes qui viennent des quatre coins du monde vont assister impuissants à une catastrophe. L’organisateur demande alors à son ami d’interroger les participants, pour tenter de donner à travers leurs parcours personnels un sens à cette tragédie.

Commence alors une série d’entretiens où l’histoire singulière côtoie l’histoire d’une nation, l’expérience de l’immigration côtoie celle du hasard.

Ce premier roman réussit à la fois à nous entraîner à Dubaï, petit état devenu en moins de 50 ans une immense mégalopole, à découvrir assez finement son histoire, son mode de vie et les mœurs de ses habitants.

Sa lecture complétée par le roman de Djavann Charhdott : Je ne suis pas celle que je suis permet d’avoir une vision intéressante de Dubaï et de l’Iran distante d’à peine 20 minutes par la mer, tous deux pays musulmans.

Malika, Gabriel. - Les meilleures intentions du monde. - Intervalles. - 300 p. - 19 €

 

Eduardo Manet apprend qu’il est le petit-fils d'Edouard Manet. A la Tate Gallery, il découvre le Portrait d’Eva Gonzalès, de son aïeul, point de départ de ce livre. L’écrivain reconstitue la vie de la jeune fille qui a posé.

Emmanuel Gonzales, d’origine espagnole, devient journaliste à Paris dans les années 1850 ; il fait le portrait de sa fille Eva. A 13 ans, elle copie Goya, puis rencontre Manet en 1869, et le peintre sulfureux accepte de la prendre comme élève. Ses parents la soutiennent, et lui offrent son atelier à 18 ans. Mais ils exigent que Jeanne, sa sœur, lui serve de chaperon. Malgré tout, la jeune fille tombera amoureuse de son professeur… Jeanne sacrifie sa propre carrière de peintre et regrette l’intimité qu’elle avait avec sa sœur qui la délaisse. Elle relate, dans les cahiers que l’on lit, la relation picturale et amoureuse du couple. Berthe Morisot, la maîtresse en titre du peintre, jalouse la jeune fille.

Le roman raconte donc la passion entre le peintre trop moderne pour son époque, dont les tableaux font scandale, et Eva Gonzalès. Son élève devient une de ses maîtresses, la mère d’Eduardo Rafael Gonzalès-Manet et un peintre reconnu.

En 1879, Eva épouse Henri Guérard, un de leurs amis communs, peintre, pour faire taire les ragots. Mais elle soutient la carrière de son mentor qu’elle aime toujours. Eva meurt en 1883, quelques jours après son amant, « foudroyée d’amour ! » (p. 230). Jeanne reste seule avec son père et le fils de sa sœur à qui elle sert de mère, et Henri inconsolable. Le père meurt en 1887 et Zola fait son éloge funèbre. Jeanne épouse Henri. En 1890, Eva est aussi une artiste reconnue et en 1912, une exposition du Petit palais consacre sa sœur Jeanne.

Une « biographie romancée » passionnante, qui donne envie de revoir les toiles du peintre et particulièrement le Portrait d'Eva Gonzalès, dont l'auteur écrit dans le prologue : "Ce tableau est un chant d'amour. Il proclame avec une certaine insolence, une passion brûlante entre le peintre et son modèle".

Le fifre, toile refusée au Salon de 1866, prend pour modèle Léon, le fils caché du peintre qu’il fait passer pour son filleul.

Manet, Eduardo. - Le fifre. - Ecriture. - 253 p. - 20 €

 

Le beau Juif est le premier roman traduit en français de l'écrivain yéménite Ali Al-Muqri, qui a déjà publié un essai sur l'alcool et l'islam, et un roman sur un sujet brûlant, les populations noires arabisées du Yémen.

Au XVIIe siècle, au Yémen, cohabitent deux communautés, juive et musulmane. Un jeune adolescent, issu d'une modeste famille juive, effectue de menus travaux dans la maison du mufti. Fatima, la fille du mufti, de cinq ans son aînée, le remarque. Elle a envie de le revoir, elle invente un prétexte, elle lui propose de lui apprendre à lire et à écrire le Coran. Et elle lui demande, en retour, de lui enseigner l'hébreu.

Ils apprennent ainsi à se connaître au travers de leur religion et de leur civilisation respectives. Mais ils s'aiment déjà, et leur union est interdite ; ils décident de s'enfuir. L'issue de ce couple déterminé à braver le scandale, la haine et l'intolérance est tragique.

A travers ces amours impossibles, Ali Al-Muqri, d'une écriture toute simple, livre un beau récit destiné à rendre les gens meilleurs.

Ali Al-Muqri Voir Mokry, Ali al. - Le beau Juif. - L. Levi. - Traduit de l'arabe (Yémen). - 156 p. - 14 €

 

Mikaël Ollivier est l'auteur de trois romans policiers et d'une biographie de Bruce Springsteen, quand il publie Quelque chose dans la nuit.

Ils sont des milliers de fans à suivre, partout dans le monde, les concerts de Bruce Springsteen. Parmi eux, quatre hommes et deux femmes, qui n'ont rien en commun, si ce n'est leur passion pour leur idole. Malgré vingt années de concerts partagés, ils ne se connaissent pas. Lors de la tournée de Springsteen en Europe, ils sont traqués par un mystérieux tueur, qui les élimine un à un...

Mikaël Ollivier nous fait partager son amour pour la musique de Springsteen et nous fait découvrir l'univers totalement improbable de ces passionnés de musique prêts à tout pour assister à un concert, ne reculant devant aucun sacrifice. C'est fascinant.

Les personnages, qui se dévoilent peu à peu, sont très intéressants, on s'attache en particulier à un commissaire de police et son frère, gendarme, tous deux membres de ce fan-club itinérant ; un polar comme on les aime, alliant originalité du sujet et maîtrise de l'intrigue.

Un roman policier intéressant même pour les non passionnés de musique !

Ollivier, Mikaël. - Quelque chose dans la nuit. - Le Passage, Polar. - 334 p. - 19 €

 

Alberto Ongaro est un romancier vénitien, né en 1925. Ses romans ont été traduits aux Éditions Anacharsis et repris en Livre de poche.

Un tableau inachevé retrouvé dans une mansarde est le point de départ de ce roman d’aventures débridé. Sur la toile sont représentés quelques personnages, dont Philippe Ségonzac et d’autres qui n’ont jamais été peints. Imaginant l’histoire de cette oeuvre inachevée, l’auteur nous emmène au XVIIIe siècle.

Philippe Ségonzac est un jeune diplômé de médecine et fils d'un maître d'armes. Un vendredi 13 de 1758, le jeune homme -qui refuse les superstitions- quitte Paris pour rejoindre son père. Dans la forêt de Pierrefonds, il est attaqué par deux spadassins qui lui tirent dessus et tombe à l'eau. Les bandits le croient mort et réclameront leur prime…

Échappant par miracle à ce premier traquenard, le jeune homme cherche à comprendre pourquoi on veut le tuer. Philippe déjoue les plans de ses adversaires acharnés, et découvre la vérité sur ses origines cachées.

Le lecteur est immédiatement emporté par ce roman d’aventures digne des meilleurs livres de cape et d’épée, où l’on croise des bandits peu recommandables, des aristocrates imbus et des femmes de mauvaise vie. L’énigme Ségonzac est un roman savoureux cumulant vengeances, complots, trahisons, et amour. Un roman romanesque, au vocabulaire classique et riche, où péripéties, coups de théâtre et rebondissements s’enchaînent à un rythme endiablé !

Ongaro, Alberto. - L’énigme Ségonzac. - Anacharsis. - Traduit de l'italien. - 365 p. - 22 €

 

A soixante-dix ans passés, Josek décide de retourner sue la plage de sa jeunesse et d’être cet « estivant » nostalgique qui remue dans ses souvenirs un épisode de lâcheté de sa jeunesse. Il a gardé les lettres de la jeune fille lui annonçant avec joie une grossesse inattendue, mais a remisé loin dans sa mémoire ce souvenir qui revient le hanter aujourd’hui. Il écrit une longue lettre à son fils pour lui transmettre en héritage une confession, un viatique : ne pas permettre au temps de laisser pourrir nos mauvaises actions, ne pas renier ses valeurs, surtout dans une Pologne qui a tant souffert pour son intégrité. Au passage, il relate un souvenir particulièrement humiliant, quand il a renié un de ses amis, au travail, pour bénéficier de l’achat d’une voiture. Bien sûr, c’est trop tard pour regretter, il a femme et enfant, son amoureuse et même le fruit de leur brève liaison sont morts.

On pourrait se demander ce qui fait l’intérêt de ce livre dans telles circonstances. La mélancolie, les réminiscences, la mer et la nature sauvage, si bien ressenties donnent un charme incontestable et une grande mélancolie à cette confession. Le style est très simple, suffisamment animé pour qu’aucun ennui ne transparaisse. C’est un récit dont la valeur tient à l’écriture et à l’honnêteté de l’introspection ; c’est un tableau triste, composé par touches.

Un auteur interdit dans son pays dans les années 80.

Orlos, Kazimierz. - L’estivant. - Noir sur Blanc. - Traduit du polonais. - 121 p. -14 €

 

Né en Égypte, K. Osman a grandi en France. Il s'est fait connaître comme traducteur de littérature arabe contemporaine. On lui doit plusieurs traductions de Naguib Mahfouz et d'une grande partie de l'œuvre de Gamal Ghitany, qui ont été récompensées par plusieurs prix. Le Caire à corps perdu est son premier roman.

Un homme retourne en Egypte après une longue absence. Il découvre son pays, qui a bien changé, tel qu’il est et non décrit par les Occidentaux. Les femmes sont en tailleur ou hijab ; les lieux chics de son époque ont perdu leur fraîcheur. Les bords du Nil lui rappellent son enfance.

A son arrivée, un malaise le rend amnésique et l'oblige à partir à la recherche de son identité. L’oubli a emporté son passé, mais a épargné les chansons et les images qui l’ont marqué. Là où il loge, on le surnomme Nassi « l’oublieux » : il n’est qu’« un fantôme sans nom ni identité » (p. 144). Il cherche à savoir qui il est : il ne connait même pas sa date de naissance. A-t-il quelque chose à cacher de son passé ? En effet, la police mène une enquête sur lui.

Faouzi, un étudiant qui loge dans la même pension que lui, le guide, tout comme un fonctionnaire des archives de l’état civil. «Dès l’instant où vous m’avez parlé, j’ai compris que cet homme que vous recherchiez n’était autre que… vous-même !» (p. 106).

On apprend que les parents du « héros » ont émigré en Europe et que l’arabe n’est pas sa première langue. Surnommé « l’étranger », il souffre d’une double culture. Ayant grandi entre deux pays, Nassi porte un regard à la fois affectueux et distancé sur les évolutions de l’Egypte. Dans la mégalopole cairote, la chaleur humaine se dégage des personnages. Tous se mobilisent sans compter pour aider le protagoniste dans sa quête pour retrouver qui il est.

L’auteur fait des descriptions très précises de ce que voit son personnage et nous offre par son intermédiaire, un portrait de la capitale. Le Caire est le véritable personnage du livre. Ce roman vivant et coloré aux personnages attachants se lit comme une ballade, et nous réserve une jolie fin. Un roman qui combine dépaysement total et suspense haletant, donne l’occasion de découvrir la littérature égyptienne.

Osman, Khaled. - Le Caire à corps perdu. - Vents d'ailleurs. - 254 p. - 18 €

 

Barcelone 1939 : pour sauver leur fils de la mort, les Forest sont prêts à tout. Ils en appellent à leur voisin, le commissaire Carpentier, fidèle fonctionnaire du nouveau régime instauré par Franco. Carpentier les invite à dîner. Sous des apparences courtoises, la soirée devient vite assez pesante. Est-ce dû aux plats raffinés servis par un boy africain au physique impressionnant ? Ou à la présence d’une cantatrice wagnérienne d’une pianiste allemande qui ne parle pas catalan ? La tension monte…

Publié en 1998 par Miquel Pairoli, écrivain et journaliste, ce court roman, étrange et fort, vient juste d’être traduit en français. Par son écriture concise, l’auteur sait rendre pesante l’ambiance qui règne autour de la table. D’un côté, des parents angoissés de ne pas avoir de nouvelles de leur fils, mais n’ignorant pas son arrestation, et de l’autre, des hôtes faussement polis qui jouissent du pouvoir qu’ils ont sur autrui. Les invités semblent complices d’un lourd secret qui ne rassurent guère les malheureux parents qui vont, peu à peu, à tort ou à raison, imaginer le pire. Sous la courtoisie, affleure sans cesse une cruauté rarement exprimée comme telle, mais présente dans toute son horreur.

Le suspense est parfois à la limite du supportable, car le lecteur, aussi, conçoit son propre dénouement de l’histoire, et il n’est guère optimiste ! Un style décapant, une construction machiavélique donnent à ce livre une note puissante qui ne laisse pas indifférent. C’est un excellent roman, qui pourrait être aisément monté en pièce de théâtre.

Pairoli, Miquel. - L'invitation. - Autrement. - 166 p. - Traduit du catalan. - 13 €

 

Sergi Pamiès excelle dans le registre de la nouvelle.

Dans ce recueil d’une vingtaine d’histoires il retrace les difficultés existentielles de personnages où se mêlent mélancolie, drôlerie et absurdité de la vie.

Dans la remarquable nouvelle « Quatre nuits », il confesse la nuit d’amour de ses parents qui l’ont conçu après avoir vu le film de Fellini « La notti di Cabiria ». Un texte très touchant.

Et que dire d’« Origami » qui ravira tous ceux qui ont toujours eu du mal à la lecture du « Petit prince » de Saint-Exupéry ? Une petite merveille.

En quelques pages, S. Pamiès sait installer une ambiance, une présence des personnages au-delà des pages, une réelle émotion.

Un recueil de nouvelles d’une grande justesse.

Pamiès, Sergi. - La bicyclette statique. - J. Chambon. - Traduit du catalan. - 107 p. - 14,50 €

 

Dans la Pologne profonde, après la chute du communisme, les rancœurs et vieilles histoires qui sommeillaient, se réveillent. A Jadowia, une jeune du village, qui fréquente les milieux marginaux, es retrouvé mort dans la forêt. Il ne s’agit pas d’un suicide et le père de la victime demande à Leszek, son voisin et ami d’enfance du disparu, de faire la lumière sur cette affaire.

Ce roman est assurément un roman noir (plutôt qu’un thriller) hors norme. Publié en 1997 aux États-Unis, après le décès de son auteur, il restera le seul de ce journaliste, baroudeur infatigable de l’est africain, puis responsable du bureau du Times pour l’Europe de l’Est à Varsovie entre 1986 et 1991.

Pour ce gros roman, le journaliste a pris le temps de l’écrivain. Il s’adapte au temps de la terre, de la forêt, des paysans. Tout est comme au ralenti : le lecteur savoure les odeurs de la nature, le goût des choses, le rythme des saisons… On est loin de la rapidité et de la violence anglo-saxonnes !

L’intrigue policière apparaît très vite comme un décor, c’est bien la vie des gens du cru que l’auteur cherche à décrire, les incidences du cours de l’Histoire du XXe siècle dans ce coin perdu de la Pologne profonde. Tout ceci rend ce livre attachant, car les personnages nous deviennent familiers, tant Powers met de talent à approfondir chacun d’eux : ce qu’ils pensent, ce qu’ils vivent… Il le fait presque avec amour, au point que les « salauds » restent avant tout humains, avec leurs qualités et leurs défauts…

Une œuvre intéressante qui ne laisse pas indifférent !

Powers, Charles T. (1943-1996). - En mémoire de la forêt. - Sonatine. - Traduit de l’américain. - 476 p. - 22 €

 

L’auteur a déjà écrit une longue saga familiale, et réitère ici dans un climat de haine entre les générations, avec une plume trempée  dans l’acide.

A la mort de sa grand-mère Malie, Thérèse ne comprend pas pourquoi sa mère et son oncle se réjouissent autant. Elle les rejoint pour l’enterrement avec sa fille.

Au fil du récit, tous les secrets de famille, les méchancetés et humiliations diverses sont mises au jour. C’est un déballage sordide, parfois drôle. Malie a eu une enfance très pénible à l’hôtel de ses parents et s’est enfuie pour faire du théâtre. En fait, elle a été meneuse de revue, puis a été abusée et, enceinte, a épousé un brave amoureux, peintre sur porcelaine et utilisateur d’arsenic (d’où le titre, peu approprié). L’enfant, Ruby, puis son frère, ont une enfance épouvantable, malgré la gentillesse du père.

C’est toute une vie avec de nombreux personnages annexes qui est racontée. C’est très vivant et caustique. On apprend aussi des détails sur les coutumes danoises. (L’histoire se passe au Danemark). Le roman se lit très facilement et on passe un bon moment.

Ragde, Anne B. - La tour d’arsenic. - Balland. - Traduit du norvégien. - 522 p. - 25 €

 

Né au Zaïre en 1943, de parents belges d'origine anglo-italienne, Albert Russo écrit en français et en anglais. Il a passé sa jeunesse entre Congo belge, Rwanda, Burundi, Zimbabwé et Afrique du Sud, puis fait ses études aux États-Unis et à Heidelberg. Il a travaillé à New-York, puis à Paris où il enseigne l'anglais et l'italien. Ses romans et ses poèmes lui ont valu de nombreux prix littéraires.

Léodine est une jeune fille blanche, qui vit au Congo belge dans les années 50. Son père est un GI, qui est mort avant sa naissance. Elle a une existence préservée et enviable à Elisabethville (aujourd'hui Lubumbashi), jusqu’à la révélation que lui fait son oncle : son arrière-grand-mère était noire, donc Léodine est de sang mêlé. Cette nouvelle la bouleverse et elle ne voit plus le monde de la même façon. Elle veut cacher ce secret honteux, mais se confie pourtant à son amie Yolanda. Celle-ci lui avoue avoir un demi-frère Mario, noir.

Puis Léodine, sa mère et Piet qui lui sert de beau-père partent en vacances près du lac Kivu, à l’ouest du pays. La jeune fille découvre l’avion qu’elle adore. Elle nous fait partager sa fascination pour les paysages, elle témoigne avec enthousiasme de tout ce qu’elle voit et apprend : climat, légendes, proverbes. Le lecteur bascule dans le récit de voyage ethnologique. S’en dégage une poésie et une couleur locale dépaysante. C’était une époque paisible avant tous les massacres du Rwanda. Ce voyage fait oublier à la jeune fille ses préoccupations. Pourtant, elle est en pleine adolescence, et son corps change et la déroute. Léodine fait la connaissance de Mario, qui l’attire. Quand elle parvient à oublier qu’il est noir, leur relation devient plus naturelle.

Albert Russo nous offre le portrait attachant d’une jeune fille en train de devenir adulte, à la recherche de son identité.

Russo, Albert. - Léodine l’Africaine. - Ginkgo, Lettres d’ailleurs. - 205 p. - 15 €

 

Max, futur père, peut enfin acheter un logement grâce à l’héritage de sa mère.

Le jour où il découvre l’appartement de ses rêves, un acheteur l’a devancé ! Entre le marchand de biens, déconcertant et le sentiment d’avoir enfin trouvé l’appartement de ses rêves, posséder ce logement devient pour Max une véritable obsession. Jusqu’où ira-t-il pour y parvenir ?

Ce roman, à la thématique originale, nous entraîne dans la spirale de l’obsession, où les personnages deviennent de plus en plus flous (Qui est réellement perturbé ? Y a-t-il ou non un complot ?), où la réalité a de moins en moins de contours, où la tragédie pointe nous laissant interrogatifs.

Ce premier roman est une belle réussite.

Seelow, Alice. - Le marchand de biens. - P. Galodé. - 185 p. - 17 €


Né en 1950 dans l’Oregon, il vit en Caroline du Nord. Il a débuté en écrivant de la SF, des nouvelles ou sur la musique. Ce livre a été élu Meilleur livre de l’année par le Los Angeles Times, recommandé par James Ellroy.

En 2004, Michael, dessinateur de BD, revient en Caroline du Nord, car son père Robert est mourant. Il sent qu’un secret empêche celui-ci de partir en paix. Il veut connaître l’histoire de sa famille ; sa naissance est un mystère. Alors il cherche près des siens, des collègues de son père, à découvrir le passé.

Le quartier noir de Durham s’appelle Hayti, en référence aux Caraïbes. Dans les années 60, il a subi la « réhabilitation urbaine » qui s’est avérée être, contrairement aux promesses politiques, seulement une démolition, et les Noirs ont été chassés au lieu d’être relogés.

Dans sa quête, Michael rencontre Denise, dont il tombe amoureux. Il apprend que son père a participé au meurtre de Barrett Howard, un activiste noir qui aurait disparu subitement en 1969. Il décide de rétablir la justice, même si sa famille est impliquée, et qu’il risque sa vie.

Puis, le lecteur est entraîné dans le passé de Robert et de Ruth. Son père parle enfin, et Michael apprend qui est sa vraie mère. Robert, ingénieur ambitieux, s’engage dans une entreprise chargée de la « réhabilitation » et de la construction d’une autoroute. Il fréquente des Noirs, attiré par leur musique ou le vaudou, ce qui devient dangereux. Robert épouse Ruth, issue d’un milieu plus aisé que le sien. Leur entente ne dure pas, surtout quand il rencontre la belle Mercy, la maîtresse de Barrett. L’amitié des deux hommes est difficile puisqu’ils sont dans des camps opposés. Le patron de Robert l’appelle pour dissimuler un corps ; ce secret le rongera.

Ruth a-t-elle été victime ou manipulatrice ? Elle ne peut approuver le racisme de son père ni s’y opposer, mais défendra son mariage à tout prix. Elle confie aussi ce qu’elle sait du passé à Michael.

L’auteur a parfaitement revisité le thème des secrets de famille et des rapports père/fils en y ajoutant un contexte historique dans ce roman captivant, à la fois facile à lire et très riche, qui court sur 40 ans d’histoire sociale américaine.

« Bel exercice que ce roman qui mêle ségrégationnisme, lutte pour les droits civiques, meurtre, groupes d’activistes, amour, musique et violence sociale. » selon Passion polar. Un des meilleurs romans (de Sonatine) lus ces derniers temps.

Shiner, Lewis. - Les péchés de nos pères. - Sonatine. - Traduit de l’américain. - 593 p. - 22 €

 

Thomas, jeune cinéaste, est désabusé lorsque son amie Rivka, fille de juifs orthodoxes le quitte. Il sait qu'elle n'a jamais osé le présenter à sa famille du fait de son origine goy. Démoralisé et quelque peu perdu dans ses méandres amoureux, il ne se décide pas à oublier si vite sa bien-aimée. Lorsqu'il aperçoit le coffre qu'elle doit venir reprendre dans leur appartement, il le sonde en espérant y trouver quelque chose qui pourrait la retenir. Quelle n'est pas sa surprise, quand il découvre une série de cahiers contant l'histoire de la vie d'un aïeul dénommé Meier Kovalsky, né en 1880 en Pologne.

En commençant à lire les écrits, Thomas découvre la vie mouvementée de cet homme. Meier était un jeune homme au début de l'année 1900, vivant en Lituanie, dans l'empire russe, qui décida de suivre son frère Saul engagé dans le parti révolutionnaire. Mais en 1905, son frère est pendu par le parti tsariste sous le regard choqué de Meier, qui un instant faillit hurler et être pris à son tour. Meier partira en exil à Anvers, et commencera une vie d'ouvrier...

Marianne Sluszny aborde ici avec force et conviction, le destin de ces juifs révolutionnaires exilés en Belgique, sans cesse tiraillés entre leurs origines et leur pays d'accueil. Pourtant, Meier y construira sa vie. Face à ce destin complexe et tourmenté, l'homme réussira à avancer dans son existence et tracer son chemin, surmontant les obstacles avec véhémence. Thomas veut alors faire un film sur ce destin hors norme.

À travers les histoires de Meier et de Thomas, l'auteur fait alterner le passé avec le présent, l'ancien avec le moderne et l'Histoire avec le cinéma. Tous ces récits s'alternent comme si l'auteur cherchait à cheminer pour saisir l'importance de l'histoire des ancêtres dans sa propre trajectoire de vie.

Le frère du pendu est un livre foisonnant d’idées, intelligent et parfaitement documenté, où l'auteur brasse une multitude de questionnements et incite ainsi le lecteur à la même entreprise.

À sa lecture, cette œuvre rappelle Comment oublier une femme de Dan Lungu, pour le dépit amoureux, et Le souffle du Chaman, un roman russe de Laurence Cartinot-Crose, pour ce qui est de l'homme traversé par la grande Histoire.

Sluszny, Marianne. - Le frère du pendu. - La différence. - 255 p. - 18 €

 

Frédéric Teillard met en scène un écrivain en panne d’inspiration, qui tourne autour du pot plutôt que d’y rentrer. Sa voix alterne avec celle d’Alix, son épouse partie chez son amant en Normandie, tout en prétextant qu’elle est à l’autre bout de la France. Resté à Paris, Gilles se pose mille questions, tandis qu’Alix voit son bonheur un peu gâché de ce qu’elle s’en pose presque autant.

Déchirée entre deux hommes, de cet éternel dilemme entre passion et raison, entre quitter et rester, elle se confie à son journal intime, elle écrit, précisément quand son mari trompé n’y parvient pas.

Frédéric Teillard dresse un portrait très réussi de l’homme normal en costume d’écrivain (à moins que ce ne soit exactement le contraire) sur fond d’histoire de mœurs, une histoire belle mais simple, simple mais belle. Il parsème son récit de réflexions savoureuses sur l’écriture et sur la lecture.

« La plupart de ceux qui lisent les livres et qui sont, eux-mêmes, une infime minorité de l’espèce humaine, ce qui tend à prouver que même les livres qui agissent comme un bonheur ou un plaisir ne sont absolument d’aucune nécessité ni au plaisir du plus grand nombre, la plupart de ceux qui lisent des livres attendent une confirmation de l’ordre des choses, en somme, encore une confirmation, comme s’il n’y en avait pas assez. » (pp 108-109)

« Les gens sont toujours flattés de servir de modèle même si, dans le tableau, leur visage est devenu méconnaissable ou que les traits en ont été étirés, tordus, transformés en taches, alors qu’ils détestent le plus souvent se retrouver dans un livre, s’y jugent amputés du meilleur d’eux-mêmes, augmentés du pire, pas assez présents, moins importants qu’untel, ou scandaleusement hybridés avec des étrangers. » (p. 140)

Son premier roman : Je ne sais pas chez Stock (2002).

Teillard, Frédéric. - L’unique objet de mon désir. - Galaade. - 184 p. - 15 €

Sayouba Traoré est un poète, nouvelliste et journaliste burkinabé de langue française, né en 1955. Après avoir été à l'université d’Ouagadougou, il vient étudier les relations internationales à la Sorbonne, en travaillant le soir. Le nouveau régime burkinabé supprimant les bourses d'étudiants, il devient sans-papiers, puis réfugié politique de facto. De cette exclusion, il gardera une volonté d'engagement, tant dans son travail de journaliste chez RFI que dans ses romans.

Sita est malade, mais les potions des guérisseurs n’agissent pas. Quand elle se rend à l’hôpital, la jeune mère de famille apprend qu’elle est atteinte du sida. Sa réputation est perdue, elle est indigne de sa famille et son mari la chasse de la maison !

Répudiée, Sita se réfugie auprès de sa grand-mère. Alors qu’elle n’a rien à se reprocher, elle est en colère et veut se venger de son mari et de sa belle-famille qui l’ont trompée. Comment éviter les médisances et l’opprobre ? Karfougo, un jeune homme amoureux de Sita, prend sa défense…

Une écriture sensuelle pour le portrait de cette femme, qui saura surmonter les épreuves et affronter l’ignorance des hommes.

Une jolie maquette, un glossaire en fin d’ouvrage pour les quelques mots typiques.

Traoré, Sayouba. - Belle en savane. - Vents d’ailleurs. - 141 p. - 16 €

 

Deux courts paragraphes d’une dizaine de lignes composent chaque page.

Annoncé par un titre, chaque paragraphe est un petit instantané photographique, une prose poétique pleine de délicatesse.

Il s’articule autour de deux parties :

1/ « le dehors du dedans »

Pour partir à la recherche de lui-même, Walther un homme jeune décide de quitter sa femme dont il est amoureux. Son périple à travers les pays d’Europe commence sur un bateau de pêche. Tel un vagabond, le hasard le mène du nord au sud, de Prague à Bruxelles, en passant par les Flandres, pour aboutir en Espagne ; l’Andalousie et Malaga mettront fin à l’aventure. « Walther a le sentiment d’être arrivé au bout. »

2/ « le dedans du dehors »

Au bout de ses errances, il revient vers celle qu’il avait quittée, découvre son fils nouveau-né, et retrouve tous ces petits riens qui tissaient son univers, la maison, les fenêtres, le feu qui crépite, le jardin et la nature environnante.

« Ne regarde pas devant, ne regarde pas derrière. Reste là. » Un ouvrage plein de poésie.

Vinau, Thomas. - Nos cheveux blanchiront avec nos yeux. - Alma. - 107 p. - 13 €

 

Né à Paris en 1923. Sous l'Occupation, il fait partie d’un groupe de résistants à Lyon. Typographe, ses relations lui permettent de fabriquer de faux papiers, qui sauveront des centaines de personnes. Après-guerre, il crée une entreprise de mode.

En 1923, les troupes franco-belges envahissent l’Allemagne, qui ne respecte pas le traité de Versailles. Boris et Zelda, un couple juif et leur fils Janosh venant de Russie, débarque à Paris, ville de leurs rêves.

C’est un garçon, encore fœtus, qui sert de narrateur jusqu’à la fin du livre en 1945. La famille a fui les pogroms, d’abord en Allemagne, puis en France. Elle s’installe dans un hôtel du XVIIIe, près du métro Château rouge où ils retrouvent Rachel, une jeune fille qu’ils connaissent. Une petite communauté russe se reconstitue dans leur quartier.

Il leur faut s’adapter à ce nouvel univers et apprendre la langue. Boris attrape le virus du jeu, alors que sa femme enchaîne les tâches ménagères et les grossesses épuisantes, en ayant toujours des soucis d’argent. Ce n’est qu’en 1930 qu’ils ont enfin un appartement. Le jeune homme s’engage dans la Résistance, aide les gens pendant que son père est prisonnier et essaie de rester en vie.

Descriptions méticuleuses de la découverte de Paris, extrêmement visuelles, on s’y croirait... Le lecteur est entraîné de pair entre les aventures de cette famille et les événements historiques dramatiques de la guerre. Un roman très vivant à conseiller largement.

Zelnik, Henri. - Château rouge. - Naïve. - 343 p. - 21 €