Sélection Petits éditeurs - janvier 2017

BiB92 - Commission Petits éditeurs Janvier 2017

Sélection janvier 2017

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Comité Petits éditeurs BiB92 – Sélection janvier 2017

ALONI, Nissim. - Le hibou. - V. Hamy. - Traduit de l'hébreu. - 140p. - 19€
Quatre histoires courtes publiées entre 1958 et 1962 par le dramaturge israélien Nissim Aloni (mort il y a 20 ans) dont l’action se déroule dans un quartier palestinien populaire de Tel-Aviv sous mandat britannique, avec la Seconde Guerre mondiale en toile de fond. Dans chacune de ces nouvelles, qui étaient au départ des romans séparés, il y a une histoire de secret.
En 1940, Edirne, le narrateur, enfant à l’imagination débordante et double de l’auteur, retrouve ses amis chaque nuit de pleine lune, afin de se raconter des histoires horrifiques incroyables, mais auxquelles ils adhèrent fermement. Pêle-mêle : des têtes décapitées qui reviennent sur le corps de leur propriétaire, des chevaux mort qui hennissent encore après leur noyade, un four à pain qui crie, un hibou millénaire diabolique qui jette des sorts…
L’immense anxiété de l’enfant fragilisé par l’absence de son père parti au front, battu par sa mère et souffre-douleur de ses camarades de jeu, suinte à chaque page de ces récits, grâce à des images puissantes où Edirne donne vie à des monstres, entre terreur et fascination.
Ce livre poétique assez inclassable, à la frontière du roman d’apprentissage et du conte, est un beau et fort roman, bien écrit, sur la puissance de la parole et la crédulité enfantine.

CLOUETTE, Fabien. - Le bal des ardents. - L’Ogre. - 191p. - 19€
Pas facile de décrire ce roman étrange, déroutant et difficile d’accès, où l’on a souvent l’impression de se perdre. En effet, l’écriture est belle et poétique, mais la narration, complexe, atypique, formée de phrases brèves, et passant d’un sujet à l’autre sans transition est parfois dérangeante.
Nous sommes dans un pays imaginaire sans nom, dont la cité portuaire autrefois florissante est aujourd’hui sur le déclin. Un joueur de boomerang, un plongeur démineur, un plaisancier et son fils, deux pêcheurs sont les protagonistes de ce récit choral, ainsi que le mystérieux équipage d’un cargo, le Sans-Voix, qui a fait vœu de silence. On ne comprend pas très bien le lien entre tous ces personnages. L’action se déroule sur une journée. Le livre se lit comme un conte.
La tension et la violence montent peu à peu dans la population, car les troupes du roi (dont personne ne sait d’ailleurs s’il est encore vivant) sont en marche pour fermer le port. Chaque chapitre est un pas de plus vers la révolte et le soulèvement des citoyens. La rage et la folie vont exploser durant le carnaval prévu pour la visite du roi dans une ambiance de fin du monde. Le titre de ce livre fait d’ailleurs référence au grand « charivari » de 1393 organisé en l’honneur de Charles VI et qui s’est terminé par un gigantesque incendie meurtrier. Mais cela s’arrête là.
Ce livre s’appuie donc sur des faits réels, mais n’est pas du tout un roman historique. Il faut lire ce roman qui s’éloigne des sentiers battus, en se laissant porter par son ambiance avec un petit (ou grand) effort de lâcher prise !

CONDOMINAS, Angélique. - L’embarquée. - Lunatique. - 96p. - 10€
Au fil d’une série de poèmes (prose, courts, citations, jeux de mots), la narratrice parle de sa mère âgée que l’on devine atteinte de la maladie d’Alzheimer (ou d’une autre maladie du même genre, où les souvenirs, les mots, les connaissances s’envolent). De textes en poèmes, quelques images ou interrogations récurrentes créent le lien pour le lecteur entre ces différents morceaux, ces petits éclats de souvenirs ou d’affections, mais toujours avec distance, pudeur et délicatesse… au risque de laisser parfois un lecteur extérieur au récit.
Pour lecteurs curieux.

FLAGG, Fannie. - Nous irons tous au paradis. - Le Cherche Midi. - Traduit de l’américain. - 390p. - 20€
La mort d'Elner, tombée de son figuier, piquée par des guêpes, secoue la petite ville du Missouri. Cette octogénaire optimiste, attentive aux autres, a été très appréciée par son entourage. Pendant que sa famille, surtout sa nièce Norma, mais aussi les amis, atterrés par la terrible nouvelle, préparent les obsèques, la vieille dame monte au paradis et en fait une visite guidée par sa sœur Ida, décédée 20 ans plus tôt. Mais le couple divin, Dorothy et Raymond, décide de renvoyer Elner sur terre avec un message de réconfort et une recette de bonheur...
Un roman très sympathique du type « feel good book », qui plaira aux amateurs de la Bibliothèque des cœurs cabossés de K. Bivald. On y retrouve l'Amérique profonde avec ses clichés : dans la petite ville, tout le monde se connaît, les infos se transmettent très vite de bouche à oreille, la plupart de femmes suivent le régime Weight Watchers, tout en mangeant des pâtisseries à volonté ! Avec des personnages souvent naïfs, mais hauts en couleur et très attachants, l'auteur aborde, d’une façon drôle, le sujet de la religion et de la vie d'au-delà, la confiance en soi, les relations amicales, amoureuses. C'est un livre plein d'humanité.

KIRBY, Emma-Jane. - L’opticien de Lampedusa. - Équateurs. - Traduit de l’anglais. - 167p. - 15€
L’opticien de Lampedusa est un homme comme un autre. Natif de Naples, amoureux de la mer, il a quitté sa ville pour s’installer avec sa femme sur cette petite île au Sud de la Sicile. Il entretient son commerce, passe du temps avec ses amis, se soucie de l’avenir de ses enfants. Rien de plus. Bien sûr, il a entendu parler des migrants qui échouent sur l’île. Il en voit quelques-uns quand il fait son footing, puis les oublie presque aussitôt, pas indifférent, mais pas concerné non plus.
Son quotidien bascule le jour où il part faire une balade en bateau avec des amis : alors qu’il croit entendre des cris de mouette, il découvre que ces cris sont ceux de centaines d’hommes, femmes et enfants, pour la plupart des migrants érythréens et somaliens, qui se noient à quelques kilomètres de la côte. Lui et ses amis ne se posent pas de questions : il faut sauver le maximum de vies. Ils agissent dans l’urgence, sans calcul, effrayés par ce qu’ils voient : des mains, des bras tendus par centaines les suppliant. L’opticien de Lampedusa, sa femme, leurs amis hantés par ces images effrayantes, devenus des héros malgré eux (ils sauveront 47 personnes) ne pourront plus jamais vivre comme avant.
Emma-Jane Kirby est journaliste à la BBC. Ce récit bouleversant est à l’origine un reportage pour lequel elle a obtenu en 2016 le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre. Écrit au présent, à la troisième personne, il ne peut laisser indifférent, car tout est véridique, même si tout « n’est pas factuellement exact » (la scène du sauvetage est éprouvante). C’est juste, fort, profond. E.-J. Kirby interpelle nos consciences, dénonce l’indifférence de la communauté européenne. On ne sort pas indemne de cette lecture. J’ai été bien sûr bouleversée par le sort de ces centaines de migrants, mais aussi touchée par ces hommes et femmes ordinaires (l’opticien, le fossoyeur, le sauveteur…) qui deviennent des héros malgré eux.
À lire de toute urgence !

KIRKWOOD, James. - Meilleur ami / Meilleur ennemi. - J. Losfeld. - Traduit de l’américain. - 380p. - 25€
Peter Kilburn est un adolescent dont la mère est morte, et le père, star de cinéma, est devenu alcoolique et insolvable après la crise de 1929 et la fin du cinéma muet. Quand il arrive au pensionnat de la Gilford Academy, son unique préoccupation est de se faire un ami. Mais le directeur, Franklyn Hoyt, un puritain protestant, prend en grippe le garçon aux parents catholiques et doté d’une forte personnalité.
Un roman sur l’amitié et l’adolescence, dont on connaît dès le début l’issue tragique et qui nous tient pourtant en haleine jusqu’au bout. Cela est dû surtout à des personnages à la fois attachants, drôles et parfois inquiétants, dont on sent que l’auteur a beaucoup travaillé l’aspect psychologique.
Le roman oscille entre suspense, moments émouvants et éclats de rire, sans que le lecteur ne se lasse. J’ai pris pour ma part beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage paru en 1968.
A noter que l’auteur, décédé en 1989, est célèbre pour avoir cosigné la comédie musicale A chorus line, un immense succès à Broadway.

MANTEAU, Catherine. - Calme et tranquille. - Le Tripode. - 195p. - 15€
En 2015, Catherine Manceau a vécu deux drames, à quelques mois d’intervalles. Le premier est l’incompréhensible suicide de sa grand-mère. Le second, c’est l’attentat de Charlie hebdo, revue à laquelle elle a participé pendant cinq ans.
Après le suicide de sa grand-mère et cherchant à trouver des réponses, Catherine Manceau voit un psychanalyste, puis un autre… et quitte temporairement Charlie pour se ressourcer.
Puis le 7 janvier, tout s’écroule à nouveau. Perdant pied, elle part retrouver son amant en Turquie et se réfugie dans la lecture et dans l’écriture de ce livre qui entrecroise les deux récits de ces événements tragiques.
A la fois récit donc, mais aussi essai et fiction, cet ouvrage est l’occasion pour l’auteur de nous faire partager son chagrin et de nous raconter comment elle a surmonté son drame familial et l’épreuve de l’assassinat de ses camarades. Mêlant souvenirs et anecdotes (parfois drôles sur ses amis de Charlie décédés), ce court livre d’une grande beauté et d’une émotion intense et qui se lit d’un trait, est écrit avec beaucoup de délicatesse et de pudeur.

MEDORUMA, Shun. - Les pleurs du vent. - Zulma. - Traduit du japonais. - 123p. - 16,50€
L’histoire d’un crâne qui pleure dans un ossuaire. En haut de la falaise, au bord de la rivière, ce mystérieux crâne fascine le petit village qu’il surplombe, par le son qu’il produit. Quand deux journalistes de la ville viennent faire un reportage sur le crâne, cela réveille des rancœurs, des vieux démons, ceux de la guerre (les îles Okinawa ont été le théâtre d’affrontements très violents avec les Etats-Unis), de l’enfance… Plusieurs personnages ont une relation intime au crâne. Il est le prisme d’histoires personnelles enfouies, mais encore vives.
Un court roman au ton très juste. Il ne faut pas beaucoup de mots à l’auteur pour faire passer des émotions, s’attarder dans une tradition japonaise sur la relation avec les morts, s’intéresser à l’histoire des îles Okinawa et créer une trame très cohérente. Très réussi.

OATES, Joyce Carol. - Sacrifices. - P. Rey. - Traduit de l’américain. - 356p. - 22€
Vingt ans après les émeutes raciales de Détroit en 1967, Joyce Carol Oates s'empare avec talent d’un fait divers : en 1987, Tawana Brawley est retrouvée ligotée, battue, couverte d'excréments et d'inscriptions racistes écrites sur la peau. L’auteur reste fidèle aux événements, ne s'en écartant que pour l’épilogue. Différents narrateurs présentent leur version, mais le puzzle reste incomplet. L'auteur décrit les faits, à chacun de porter son propre jugement. Le tout sans pathos et sans imposer un dénouement clair de l'intrigue.
En 1987, dans un quartier pauvre noir du New Jersey, Ednetta Frye recherche, affolée, Sybilla, sa fille de 14 ans disparue depuis trois jours. La jeune fille est retrouvée en état de choc et terrorisée, ligotée dans une usine désaffectée, battue, et recouverte d’excréments. Persuadée d'avoir aperçu des insignes de policiers, elle accuse des policiers blancs drogués de l'avoir enlevée et violée pendant trois jours.
Quelle est la vérité dans ce crime soi-disant racial ? Les déclarations de la jeune fille sont floues, personne ne croira une noire contre de respectables blancs. En jouant sur les demi-confessions, et les mensonges extorqués, le lecteur se demande si Sybilla est victime ou affabulatrice, si Ednetta Frye est une mère trop protectrice. Celle-ci refuse de collaborer avec la police, les médecins ou les services sociaux en lesquels elle n'a pas confiance. Impasse qui peut paraître paradoxale, car les coupables ne sont pas démasqués. L'injustice et l'oppression gagnent sur l'innocence et la vérité.
L'affaire, négligée par les médias, devient un scandale retentissant quand un charismatique révérend en mal de publicité et un avocat célèbre pour sa défense des droits civiques noirs s'en emparent. Ils se servent de la crédulité des deux femmes pour obtenir de l'argent.
Ce livre relate un drame percutant et dérangeant. L'auteur décrit comment des personnes manipulent l’adolescente, mais aussi la communauté noire et les conséquences. Elle n’épargne guère le lecteur, même si on est pris par l’histoire. Une lecture difficile par son thème, qui ne peut laisser indifférent. Sacrifice est un roman profondément dérangeant.

PAGNARD, Rose-Marie. - Jours merveilleux au bord de l’ombre. - Zoé. - 203p. - 17,50€
Dans les années 60, deux enfants Dobbie, (Dorothée Billie) et Brun, enquêtent sur l'injustice qui a frappé leur père : il a été accusé de vol par son propre frère. Ils découvrent alors que le vrai coupable est leur oncle, celui qui a réussi à détourner toute la ville contre leur famille. Pour "réparer" la réputation de leur père (l'ombre) qui leur pèse depuis les années, ils impliquent dans leurs recherches des personnages insolites et hauts en couleurs, tout en devenant juges.
C'est un roman fondé sur la révolte des enfants se comportant comme des adultes, mais aussi sur la relation de deux frères aux caractères diamétralement opposés : Davitt (la victime), honnête et attaché à sa famille et Räuben (le tricheur), riche grâce à sa fabrique de feux d'artifice et au détournement de l'argent volé (le mythe de Caïn et Abel ?)
Cette histoire plutôt simple est écrite d'une façon étrange, avec un style compliqué, décalé, on est souvent perdu, déboussolé, on perd pied… Malgré cela, ce roman est intéressant et pas banal.

PIEILLER, Evelyne. - Almanach : l’almanach des réfractaires. - Finitude. - N.p. - 19,50€
Sur le modèle des anciens almanachs, l'écrivain accompagne le lecteur de janvier à décembre, livrant au fil de l'année des anecdotes insolites et inutiles mêlant humour et érudition à travers onze rubriques récurrentes : « Les soleils du mois » (un petit texte sur le mois en question, ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif), « La science amusante » (un texte sur une thématique scientifique), « Chronologie des moments remarquables » (chronologies raccourcies autour d’un événement ou d’un homme plus ou moins connu), «  La minute méditative » (en quelques phrases, une situation ou réflexion comique ou tragi-comique ), « Bibliothèque des voyageurs » (succession de paragraphes sur des endroits différents du globe, rubrique assez déroutante, sans ordonnance particulière), « Lumières, bistrots et terrains vagues » (faits divers, à caractère historique), « Répertoire des affections » (coups de cœur de l’auteur pour des hommes plus ou moins connus), « Leçon de désobéissance » (rubrique humoristique, sur un thème décalé, qui nous révèle une surprise, quelque chose d’inattendu), « La vie qui va (extraits) » (l’auteur interpelle le lecteur, sonne juste, émouvant), « For members (only) » (rubrique de la contestation, qui se propose de porter un regard décalé sur le monde), « La (deuxième) minute méditative » (second moment d’humour bref du mois, qui invite à la réflexion).

PUCCINELLI, Fabrizio. - Le suppléant : un hiver à Villalta. - Héros-Limite. - Traduit de l'italien. - 107p. - 16€
Publié en 1972 et seulement traduit en 2016, ce court roman nous replonge dans un temps qui semble d’une autre époque. Le rythme est lent, adapté aux descriptions hivernales. La traduction est de grande qualité et l’on se laisse embarquer dans des coins reculés et peu décrits de l’Italie : des villages des montagnes apennines.
Scindé en trois parties, le texte est un journal autobiographique couvrant deux années passées par l'auteur à Villalta et à Bagni di Lucca. L'enseignant suppléant y décrit les enfants, les gens, les choses, la nature.
Une forme de bienveillance et de profond humanisme se dégage de ce texte qui donne la parole à toutes sortes de personnes : des plus jeunes et timides aux familles austères, aux plus anciens un peu isolés, mais pas déconnectés. C’est également la voix d’une personne qui cherche sa place dans le monde sans vraiment réussir à décider d’une direction nette et précise. Un air de mélancolie parfois, mais jamais pesant.

PUDLOWSKI, Gilles. - Dans la tête de Pierre H. - Steinkis, Incipit. - 92 p. ; ill. en noir et blanc. - 12 €
Le narrateur se glisse dans la peau d’un journaliste. Nous sommes en 2061 et on annonce le décès du « petit prince » des macarons. En fouillant dans les affaires de son grand-père qui était un ami du pâtissier, le narrateur retrouve le carnet de Pierre H. C’est une biographie fantaisiste qui nous fait savourer l’itinéraire de Pierre H. à travers la quête du macaron parfait.
Pierre Hermé commence sa formation à quatorze ans chez Le Nôtre, puis sera pâtissier chez François Clerc, Alain Passard, puis pour les grands hôtels. Il deviendra pâtissier chez Fauchon, ainsi que consultant chez Ladurée. « Ma mission est de renouveler, moderniser, rajeunir, réinventer des temples du classicisme parisien ». C’est ainsi qu’il améliorera la meringue à l’italienne et qu’il cherchera toujours à marier les parfums, le sucré et le salé. La fabrication des macarons relève de l’œuvre d’art, il travaille comme un peintre avec sa palette ou comme un calligraphe avec son pinceau, ce qui explique sûrement pourquoi il a été reconnu dans un premier temps au Japon.
L’auteur nous fait découvrir Pierre H. à travers des souvenirs imaginés, nous montrant que la création des macarons est certes une fantaisie, mais qu’elle fait appel à l’ordre et la rigueur.
C’est un roman délicieux, gourmand et instructif, à la recherche de la perfection. A savourer sans modération !

QIU Xiaolong. - Il était une fois l’inspecteur Chen. - L. Levi. - Traduit de l’américain. - 19€
Qiu Xialong est né en 1953 à Shangai. Son père, directeur d’une petite usine de parfums, a été accusé d’être un « ennemi de classe » pendant la Révolution culturelle, tandis que lui-même fut interdit d’école.
Qiu Xaolong apprend à lire en secret, puis poursuit ses études aux Etats-Unis, où il décide de rester. C’est lors d’un voyage en Chine en 1997 qu’il découvre, sidéré, la nouvelle Chine dont il décide de raconter les bouleversements à travers les enquêtes de l’inspecteur Chen qui lui ressemble étrangement.
Cette enquête est la dixième de la série. La victime est Fu, propriétaire d’un commerce de fruits et légumes, lui-aussi, comme le père de Qiu Xiaolong, publiquement humilié pendant la Révolution Culturelle, puis indemnisé.
Le roman est plus un fragment autobiographique que le récit d’une enquête. Qiu Xiaolong raconte la jeunesse de son personnage, et à travers lui, sa propre jeunesse dans la Chine de Deng Xiaoping. Plus qu’un roman policier, c’est un témoignage. Il est certain que l’enquête souffre un peu de ce parti pris et le récit manque de cet élan qui emporte le lecteur de polars. Mais la description de la vie quotidienne en Chine est d’un grand intérêt.
Pour ceux qui connaissent la série, cet opus plus personnel est émouvant.

RICHOZ, Mélanie. - J’ai tué papa. - Slatkine & cie. - 111p. - 12€
Antoine est un jeune autiste, qui se prend pour un diplodocus. Il explique ce qu’est le monde pour lui et exprime ce qu'il ressent. Un gouffre le sépare de la normalité. Il est souvent en colère, violent, mais ne sait pas pleurer. Il déteste qu’on le touche.
Le garçon a beaucoup de mal à s’adapter à l’école où il est le souffre-douleur des enfants et même des maîtresses. Il est très intelligent, mais il faut lui expliquer les différents sentiments. Il connaît ses forces et ses faiblesses, mais ignore le second degré et dit toujours ce qu’il pense (« la communication était un labyrinthe de subtilités » p 29). Il copie le rire des autres et apprend des blagues par cœur pour savoir quand rire. Il explique avec drôlerie les différentes coutumes pour dire bonjour. Il fait des progrès grâce à la psychologue.
Puis la mère et le père prennent la parole, mais le style n’est guère différent, ce qui gêne un peu le lecteur. Clémence souffre que son fils ne soit pas comme les autres ; son père, lui, le réconforte quand Antoine panique. Mais Jacques est dans le coma, sur son lit d’hôpital.
Ce roman à trois voix raconte leur quotidien avec des phrases courtes, des retours à la ligne au milieu d'une phrase qui donnent du rythme. Une écriture poétique et pudique, juste et tendre. Cette immersion dans la tête d’un enfant autiste n’a rien de larmoyant, au contraire c'est un récit drôle que nous narre l’auteur, pleine d'empathie à l'égard de ce petit garçon attachant.
Ce livre édité en Suisse a reçu un très bel accueil. Un roman touchant à découvrir !

ROSE-INNES, Henrietta. - L'homme au lion. - Zoé. - Traduit de l'anglais (Afrique du Sud). - 317p. - 21€
Issus de milieux très différents, Stan et Mark ont grandi au Cap. Ils étaient très proches, jusqu'à ce qu'un drame les sépare à l'adolescence. Lorsqu'ils se retrouvent à Londres des années plus tard, leurs rapports sont devenus distants. De retour au Cap, Stan apprend que Mark, qui travaillait bénévolement pour le zoo, a été blessé par le lion dont il était le gardien. Comme il a fallu abattre l'animal, le programme de sauvegarde du lion à crinière noire est compromis, car le zoo ne possédait qu'un couple reproducteur. Stan remplace Mark pour pouvoir s'occuper de l'unique survivante de l'espèce, la lionne Sekhmet, qui le fascine. Il met ainsi ses pas dans ceux de son ancien ami et découvre quelqu'un de fragile psychologiquement, versé dans des croyances ésotériques et lié à un mouvement assez radical de défense des animaux.
Un très beau roman qui interroge nos rapports complexes avec des animaux sauvages, dont l'extinction semble inéluctable, malgré les programmes de sauvegarde...

SENGES, Pierre & AQUINDO, Sergio. - Cendres des hommes et des bulletins. - Le Tripode. - 306p. - 21€
Tout commence par une faute d'orthographe, un instant dyslexique. Par la grâce d'une erreur sur les bulletins de vote, un idiot est élu pape en 1455 à la place du grandissime favori. L'infortuné, furieux, s'autoproclame antipape et décide de parcourir l'Europe pour s'allier les grands de ce monde et réparer la folle erreur.
Grande farce racontée un peu à la manière d’un conte, avec simplicité et beaucoup d’humour. Jubilation des auteurs à nous raconter cette histoire à leur façon, peu conventionnelle, en chapitres très courts, qui incitent à avancer dans la lecture malgré l’aspect discontinu de la narration.
En 2010, l’artiste Sergio Aquindo invite l’écrivain Pierre Senges au musée du Louvre pour lui faire observer un petit tableau de Pieter Bruegel qui demeure un mystère pour les historiens de l’art. Des mendiants à l’allure désastreuse, portant des queues de renard et d’étranges couvre-chefs. D’où viennent ces gens ? Que font-ils là ? Sergio Aquindo et Pierre Senges ont essayé de comprendre. Six ans plus tard, voici leurs hypothèses réunies dans ce roman (tableau à découvrir dans le rabat de la couverture du livre).
Très belles illustrations en noir et blanc !

SEPULVEDA, Luis ; ill. par Joëlle Jolivet. - Histoire d’un chien mapuche. - Métaillé. - Traduit de l’espagnol. - 94p. - 12€
Le chien trouvé par un jaguar a été confié et élevé par les indiens Mapuche (Chili), puis capturé par les blancs. C’est le chien qui raconte. Quand commence le conte, c’est un animal maltraité par ses nouveaux maîtres, qui le lance sur la piste d’un jeune chef indien rebelle (et témoin d’un meurtre) qu’ils veulent éliminer (témoin génant). Mais le chien (Loyal de son nom mapuche) a reconnu son ancien maître aimant dans le fugitif et va tout faire pour l’aider, en se sacrifiant.
Le récit est construit en dix chapitres habilement menés.  Le lecteur découvre la situation en réguliers « flash back » grâce aux souvenirs du chien, ce qui entretient le suspense… Très vite, derrière la fable (un chien fidèle sauvant son ancien maître) c’est une situation écologique, d’injustice que le lecteur découvre. Les indiens Mapuches peinent toujours à faire reconnaître leurs droits. Le mode de vie cruel, ignorant de la nature des blancs s’oppose (même dans les descriptions quotidiennes : ne pas nourrir le chien, le frapper, ne pas savoir se déplacer en forêt…) à celui des indiens persécutés mais respectueux du monde qui les entoure et intégrés à cette nature qu’ils respectent. Les dessins noir et blanc faussement naïfs (crayons et fusains) renforcent ce côté conte animalier qui en dit bien plus : ce court récit de 95 pages est en fait bien plus un conte philosophique.
Petit bémol : le récit est émaillé de nombreux mots de la langue mapuche (repris en glossaire à la fin) qui d’un côté rendent bien le côté ethnologique, mais d’un autre ralentisse la linéarité de la lecture, surtout si on souhaite faire découvrir ce conte à un lectorat jeune rendant le texte plus difficile d’accès que celui de la mouette et du chat du même auteur par exemple…
A conseiller également aux ados et adultes.
http://www.lacauselitteraire.fr/histoire-d-un-chien-mapuche-luis-sepulveda-deux-critiques : lire la critique de Cathy Garcia (la première étant plus inexacte)

SINGER, Israël Joshua. - Et Wolf fils de Hersh devint Willy. - L'antilope. - Traduit du yiddish. - 157p. -  17€
Wolf Hersh naît dans une famille juive ukrainienne avant la Première guerre mondiale. Au grand désespoir de son père, il préfère la compagnie du vieux valet d'écurie et des animaux de la ferme à celle de son maître d'enseignement religieux. Lorsqu'il revient du service militaire, son père a vendu le domaine. De dépit, Wolf émigre en Amérique où pour la première fois de sa vie, sa bonne constitution physique est appréciée et où personne ne s'offusque de ses écarts avec la religion. Après plusieurs petits boulots, il saisit l'occasion de renouer avec la terre en travaillant chez un paysan protestant et sa fille. Il apprend petit à petit l'anglais et s'américanise, jusqu'à changer de nom lors de son mariage avec Esther, la fille du paysan.
Est-ce que devenir Américain signifie forcément se couper de ses racines ? Son père craignait qu'il ne devienne goy à force de côtoyer les animaux et les paysans. La réalité est forcément plus nuancée : en se frottant à une autre culture, Wolf/Willy se transforme, mais il transforme aussi les gens qui l'entourent.
Un roman court, mais plein de rebondissements, écrit par le frère aîné d'Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature. Les frères Singer avaient une sœur aînée, également écrivain, Esther Kreitman.

VANN, David. - Aquarium. - Gallmeister, Nature writing. - Traduit de l’américain. - 271p. - 23€
Caitlin vit dans un quartier pauvre de Seattle avec sa mère qui travaille au port. Sa vie se passe essentiellement à l’aquarium, où elle attend sa mère après l’école et y vit des moments de plénitude dans l’observation des espèces marines ; elle sera ichtyologiste bien sûr !
Là, elle rencontre un vieux monsieur avec lequel elle tisse des liens. En fait, cet homme incarne le passé de la fillette. Quand la mère en apprend l’existence et, surtout, le fait qu’il est son propre père qui a disparu à l’annonce de la maladie incurable de sa mère, elle bascule dans un délire, bien caractéristique de l’auteur, et veut faire vivre à sa fille l’enfer qu’elle a vécu avec sa mère mourante, et, ensuite pour survivre, totalement seule. Finalement, avec le désir de rédemption du père, la bonne volonté et l’amour du compagnon de la mère et le désir de normalité de Caitlin, la situation se normalise…
On retrouve dans ce roman la poésie de la nature : ici, les créatures marines, merveilleusement décrites, avec des petits croquis. Bien sûr, on retombe dans les névroses familiales, ici père-fille et mère-fille, mais, on sent un désir de rédemption qui vient à la fois du désir du père de corriger le passé et du désir de l’enfant d’avoir une famille normale et aimante.
L’écriture est toujours aussi fascinante, et l’ambiance bleutée de l’aquarium et son silence font penser à la plénitude d’un ventre maternel. Quand l’auteur sera-t-il en paix avec la famille ?

WILLIAMS, John. - Butcher's crossing. - Piranha, (première édition américaine en 1960). - Traduit de l'américain. - 304p. - 19€
Will, jeune étudiant à peine sorti d'Harvard, rejoint le lieu-dit Butcher's crossing pour retrouver un aventurier que son père avait croisé il y a fort longtemps, deux ou trois fois. Il rêve de partir à la découverte des éléments. C'est sa quête personnelle en quelque sorte. Le négociant en peaux de bisons lui conseille de rejoindre un chasseur expérimenté qui rêve depuis dix ans de monter une expédition, mais qui n'a pas l’argent nécessaire pour la démarrer.
C'est ainsi que le personnage principal, sans expérience, se retrouve au sein d'une équipe de quatre énergumènes, à écorcher des milliers de peaux, éloigné de toute civilisation. Le voyage aller a été terrible, à cause de la soif notamment. Sur place, ce sera pire, car la neige arrive trop tôt et les chasseurs se retrouvent bloqués tout l'hiver en pleine montagne. Le retour sera l'enfer et la ruine, qui conduira certains vers la folie.
Romancier et poète, John Williams (1922-1994), a vu son œuvre tomber dans l'oubli. Heureusement, elle a été redécouverte dans les années 2000 aux Etats-Unis, et grâce à Anna Gavalda en France. Un de ses romans, Augustus a reçu le National Book Award. Breat Easton Ellis a trouvé Butcher's crossing sublime. C'est exact, ce roman d'aventures dans l'Ouest américain est splendide. Comme dans de nombreux westerns intelligents, le mythe de la conquête s'effondre, car les circonstances bouleversent tous les plans. Ce roman est une grande fresque pleine de couleurs, de sensations, d'odeurs. C'est un récit énergique, sensible, réfléchi, loin de toute morale. Tous les personnages perdent leur âme d'enfant ou de chasseur ici. Mais l'aventure dans la nature la plus sauvage leur a laissé une empreinte bien réelle.
J'ai adoré ce roman et l'ai dévoré. Superbe écriture (et traduction) pour dépeindre le Colorado l'hiver, les animaux, les humains confrontés au climat et aux crises économiques.

ZEIZ, August Hermann. - Danse autour de la mort. - La dernière goutte. - Traduit de l’allemand. - 160p. - 14€
Ce petit texte autobiographique fait penser au roman A l'Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque.
Il s'agit, en effet, du précieux témoignage d'un soldat allemand pendant la grande guerre. Il sert dans l'artillerie et relate les faits quotidiens dans son journal de guerre. En de saisissantes images,  l'auteur retranscrit la vie des soldats pendant les batailles dans les Flandres, sur les bords du Danube et à Verdun.
Il s'agit là d'un texte atypique, insolite, poétique et de style moderne empreint d'humanisme.
Extrait : « Ils étaient deux assis par terre, à (le) fredonner. Ils se lèvent en soupirant. Echangent une poignée de main rugueuse, puis se séparent.
Le feu solitaire projette des étincelles rouges dans le ciel noir. »

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