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Commission Petits éditeurs BiB92 – Sélection Novembre 2018

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Le Haut Adige ou Tyrol autrichien, où vit Trina, la narratrice, est annexé par l’Italie en 1919, et italianisé de force. Trina ne peut plus exercer son métier d’institutrice, sauf clandestinement, avec la peur au ventre. Nous sommes dans un milieu rural très simple et authentique : elle a épousé l’ouvrier menuisier de son père et eu deux enfants. Hélas, la petite fille est enlevée par sa tante, et Trina adresse son récit à son enfant. Le fils s’engage dans la Wehrmacht, mais protège la fuite de ses parents. Nous suivons tous les soubresauts de la guerre qui arrive.
Non seulement les habitants vivent le joug italien, mais en plus, la montée des fascismes et le projet de noyer plusieurs vallées -dont leur village- par la création d’un immense barrage, malgré de mauvaises expertises du sol, qui est trop friable. Les nouvelles industries du nord du pays nécessitent de plus en plus d’énergies. Les habitants sont invités soit à quitter la région, soit à obtenir un relogement minable. Quand le barrage est construit, il ne reste que la pointe du clocher pour attester du drame qu’ont vécu les habitants.
C’est un très beau témoignage de la petite et de la grande Histoire. Il y a beaucoup de tendresse dans l’évocation des personnages, rudes et fragiles. On sent vraiment que l’auteur est touché et concerné par ce récit et veut laisser une preuve de l’injustice des frontières artificielles, des guerres et des décisions industrielles.
Balzano, Marco. - Je reste ici. - P. Rey. - Traduit de l’italien. - 222p. - 18€

La narratrice a passé quinze ans en prison après avoir tué son mari, pour mettre fin aux insultes, humiliations, qu’il soit enfin hors d’état de lui nuire. C’est un meurtre prémédité, mais ni les tourments subis, ni le meurtre ne sont décrits.
Elle pensait avoir tiré un trait sur ce passé, mais une femme veut écrire son histoire, elle qui n’est plus considérée que comme « la coupable, l’accusée, l’auteur du crime, l’inculpée, la détenue, numéro d’écrou ou matricule F22. » (p 18). La femme accepte soudain de livrer son histoire à Farida, un an après avoir retrouvé la liberté.
Arrivée en prison, elle s’est sentie libre, car enfin délivrée de cet homme. Ce crime est un acte libérateur pour son auteur qui ne s’est pas défendue, son entourage n'a jamais perçu sa détresse. Pour dresser son portrait, « la criminelle » évoque son enfance, sa relation difficile avec une mère qui lui arrange un mariage précipité, et un père qui ne la défend pas. Sa mère n'est jamais venue la voir en prison et même a interdit à sa famille de prononcer son nom.
Oscillant entre les échanges entre les deux femmes, racontés par l'ancienne détenue, et des lettres écrites par la criminelle à l'écrivain, celle-ci, à peine présente, ne sert qu'à susciter les confidences d'une femme en souffrance. Des phrases et des chapitres courts dans lesquels chaque femme prend la parole tour à tour. Peu à peu, une forme d'amitié fragile s'installe.
Maïssa Bey se fait la porte-parole de toutes ces femmes qui subissent le harcèlement et les violences des hommes. Les filles doivent être des épouses soumises, enfermées dans leur foyer, obéir à leur mari en toutes circonstances. Elles peuvent travailler, mais resteront toujours sous la tutelle des hommes.
Une lecture captivante et troublante. Bien que ce roman ne soit pas percutant, il se lit d’une traite.
Bey, Maïssa. - Nulle autre voix. - L’aube. - 245p. - 20€

Difficile à onze ans (treize à la fin du livre) de trouver sa place dans une famille de surdoués, surtout lorsqu'on se contente d'être « normal ». Entouré de cinq frères et sœurs, tous plus âgés que lui, qui dissertent à table des mérites comparés de Deleuze et d’Aristote, Isidore est le seul de sa famille à être capable d'exprimer des émotions, d'écouter et de réconforter son prochain.
Le narrateur est Isidore lui-même, qui, même en nous racontant des anecdotes plus ou moins dramatiques, comme ses nombreuses tentatives de fugue, la mort de son père ou la dépression chronique de sa meilleure et seule amie, arrive à nous faire rire.
L’auteur brosse un portrait plein de finesse et sensible d'un jeune garçon qui s'affranchit de son enfance sous le regard d'adultes encore plus désorientés que lui.
J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. A recommander même à de plus jeunes lecteurs.
N. B. : L’auteur vivant à Chicago, son livre a été initialement publié en anglais. Il a déjà reçu le Prix des librairies Folies d'encre.
Bordas, Camille. - Isidore et les autres. - Inculte. - 413p. - 20€

Kate est étudiante en cinéma. Sa mère l’a abandonnée quand elle avait six ans. Son père est mort quelques mois auparavant. Depuis, elle attend un signe de son fantôme et noie son chagrin dans l’alcool. Laurits, son petit ami, un tantinet manipulateur, l’incite à boire et à effectuer des enquêtes de rue pour l’élaboration d’un film. Le porte-à-porte conduit Kate devant la maison de Jean Culver. Celle-ci vit seule et, malgré son âge avancé, continue à scier son bois. Jean accepte de lui raconter son histoire, à condition que Kate arrête de boire. C’est le début d’une amitié lumineuse, qui aidera la jeune femme à trouver son chemin.
Un beau récit de la rencontre de ces deux femmes, que la vie n’a pas épargnées et qui vont se sauver mutuellement. Jean est âgée, elle a vécu bien des drames, mais ne se laisse pas abattre pour autant. C’est son histoire, mais aussi celle de l’Amérique contemporaine qu’elle livre à Kate, en lui concoctant des tisanes réconfortantes. A lire sans modération !
Burnside, John. - Le bruit du dégel. - Traduit de l’anglais (Ecosse). - Métailié. - 360p. - 22

Dans le XVe arrondissement de Paris, l’héroïne mène une vie tranquille, « bien rangée ». Jeune professeur et mère célibataire, abandonnée par le père de son enfant, elle rencontre Sarah lors d’un réveillon. De rendez-vous en rapprochements, un attachement naît vite entre les deux femmes, puis la passion. Pourtant, tout les sépare : Sarah est exubérante, un peu vulgaire, parle trop et rit fort. Elle est violoniste dans un quatuor. Ses concerts les éloignent, avant qu’elles ne se retrouvent comme si leur vie en dépendait. La narratrice tombe sous le charme et sa vie en est bouleversée. Contre toute attente, elles tombent amoureuses toutes les deux pour la première fois d'une femme. Leur relation est un raz-de-marée débordant qui ravage tout sur son passage. C’est l’amour absolu, l’amour meurtrier…
D’une écriture envoûtante et durassienne, faite de phrases récurrentes et hypnotiques, Pauline Delabroy-Allard nous offre pour son premier roman une dévorante définition de la Passion. Elle réussit à nous faire partager le désarroi et la douleur de la narratrice face à la perte de son amour. Histoire d’une passion folle et destructrice.
Delabroy-Allard, Pauline. - Ca raconte Sarah. - Minuit. - 189p. - 15€

Un roman choral sur l’amour.
Sept personnages principaux se succèdent et sept destins se croisent au fil des chapitres courts et plaisants à lire. L’auteur y aborde de sujets graves, très actuels : la différence, la PMA, la violence faite aux femmes, l’identité sexuelle et de genre, l’homoparentalité, le statut des travailleurs du sexe.
C’est un roman bien construit, sensible, plein de justesse, de vie et d’émotions. J’ai été prise dans ces récits qui se rejoignent avec l’envie d’en connaître la fin. Chaque personnage nous emmène dans sa propre histoire et aborde des questions difficiles de manière émouvante, sans en rajouter et sans chichi. Rien n’est superflu et il y a beaucoup de pudeur dans cette écriture impudique.
Un très bon moment de lecture.
Delorme, Wendy. - Le corps est une chimère. - Au Diable Vauvert. - 264p. - 18€

En Suède, à la fin du XIXe siècle, un fermier envoie ses fils Hakan et Linus tenter leur chance en Amérique. Au moment de l’embarquement, les deux jeunes gens sont séparés. Hakan arrive en Californie, sans argent et sans parler anglais. Il n’a qu’une idée : se rendre à New York, pour retrouver son frère. Le chemin est long et dangereux, surtout pour un pauvre jeune homme étranger. Il ignore les us et coutumes de cette nouvelle contrée. Au cours de son voyage, Hakan rencontre des personnages hauts en couleurs, souvent dangereux, parfois amis qui influent sur sa destinée.
Au-loin est un premier roman unanimement salué par la critique. Si le lecteur s’attend à lire un western traditionnel, il sera déçu. Hernan Diaz réinvente le western en décrivant une Amérique de l’époque de la ruée vers l’or démystifiée. Le roman peut surprendre, car le récit est écrit du point de vue de Hakan, un gamin peu instruit. L’auteur se garde bien de donner des noms de lieux et des dates pour jalonner les pérégrinations d’Hakan. Tout reste vague, comme l’esprit du malheureux, plus victime qu’acteur des événements. Hakan survit, grandit et devient un géant pour l’époque. Son physique frappe les esprits. Dans un Ouest violent où rode la mort, Hakan est contraint de se battre pour survivre. Sa légende portée par le bouche-à-oreille, lui joue de nombreux tours. Sur la fin, le rêve de retrouver Linus s’estompe. Il décide de rentrer en Suède.
Le lecteur refermera Au-loin en s’interrogeant sur le sens de ce récit. Mais la vraie vie a-t-elle seulement un sens ?
PRIX PAGE AMERICA
Diaz, Hernan. - Au loin. - Delcourt. - Traduit de l’anglais. - 333p. - 21,50€

Imaginez un petit lotissement en bordure de forêt, dans lequel vit une famille. Le père est obsédé de fauves empaillés qu’il a chassés et collectionne. Il boit beaucoup de whisky devant la télévision ; la mère, cassée par la violence de son mari, n’est qu’une amibe pour sa fille aînée, la narratrice, celle-ci entraîne son petit frère, Gilles, à jouer dans une casse dans la forêt et tous les deux aiment beaucoup une bonne fée qui fait de la poterie dans une clairière. Tout se dérègle après un accident qui cause la mort du vendeur de glaces. Gilles rentre dans une sorte d’autisme et de violence secrète. A défaut d’inventer une machine à remonter le temps, la sœur, dont on ne connaît pas le nom, essaie de le sauver.
C’est un premier roman percutant par la liberté dans sa façon de parler de la violence et dans le désir profond d’un monde plus tendre, plus rempli d’amour. C’est aussi un plaidoyer pour la cause des femmes et contre la bêtise humaine, étonnant pour cette jeune auteur. L’écriture est précise, phrases courtes, efficaces, descriptions de l’environnement, presque cinématographique. Quelques maladresses ou inutilités dans le déroulement, un peu trop de violence, surtout lors d’une traque nocturne, mais beaucoup de sensibilité cachée. Un peu d’humour au second degré permet au lecteur de respirer ! Il faut le prendre comme un conte ou une parabole de notre monde.
PRIX PREMIÈRE PLUME, ROMAN FNAC, FILIGRANES ET RENAUDOT DES LYCÉENS.
Dieudonné, Adeline. - La vraie vie. - L’Iconoclaste. - 266p. - 17€

Pour :
Suite à un braquage où son frère s'est fait tuer, le narrateur est arrêté et découvre l'univers sans pitié de la prison. Mais Joseph Kamal, jeune homme sans histoires, n'y est pas du tout préparé, il n'a rien d'un voyou. Il doit apprendre de nouvelles règles et s'endurcir s'il veut survivre.
Pour prouver que sa vie a basculé pour toujours, survient la Catastrophe : des radiations font des milliers de morts, le pays est livré aux pillards qui ont survécu. S'échappant après une explosion nucléaire, Joseph tente de survivre, en errant dans un village abandonné dans le Lot. Commence alors pour lui une vie marquée par un retour à la nature, tel Robinson, dans une petite maison des Causses. Il vit hors du temps, face à la nature immuable, alors qu'il est le seul homme. Il s'approvisionne au supermarché abandonné et fait ami avec un mouton.
On est tout de suite pris par l'histoire de ce jeune homme broyé par la vie. Bien écrit dans les passages poétiques sur la nature, et style parlé d'un adolescent d'aujourd’hui.
Très réussi et touchant.

Contre :
Trois parties, trois fois la fin du monde.
Joseph (K. ?), le narrateur raconte sa vie en prison suite à un braquage dans lequel son frère est mort. Toute cette partie est sordide, pas spécialement nouvelle. Mais, seconde partie, catastrophe (on ne sait trop laquelle, coupe la France en deux zones et, miracle, Joseph est immunisé et a réussi à s’enfuir, passage du narrateur au « il »).
Troisième partie ? la plus longue, au style complètement différent : c’est la survie. Il devient une sorte de Robinson sur le Causse du Lot, fait son shopping dans les supermarchés déserts, squatte une maison, se sert également dans les maisons abandonnées. Après la promiscuité et le bruit de la prison, il fait l’apprentissage de la solitude et du silence. Un mouton et un chat, qui se révélera être une chatte, viennent lui apporter de la tendresse. Il a de l’eau à la rivière, de la musique grâce à un lecteur et des piles ; il envisage, même de semer un potager. Peu à peu, l’ex-gamin des banlieues est sensible aux visites des oiseaux, aux couleurs de la nature et commence à avoir des réflexions philosophiques. Pourquoi l’homme a-t-il peur, les oiseaux sont là pour vivre, pas pour faire beau, est-il encore lui-même ? Sera-t-il seul pour l’éternité ?
Troisième fin du monde : un incendie détruit ce qu’il s’était organisé comme un petit monde à lui et entraîne la mort de la famille chat. Il part dans une errance hagarde sur les routes…
Intéressant, mais très fabriqué et déjà lu, en plus les changements de style et les passages du JE au IL n’apportent rien.
Pourquoi pas ???
Divry, Sophie. - Trois fois la fin du monde. - Noir sur blanc, Notabilia. - 235p. - 16€

Anna Dubosc entre dans la tête d'une femme passionnée et libre dans ses pulsions, ses désirs. Cléa parle sans retenue de ses relations amoureuses avec les hommes qui l'attirent. Elle suit ou provoque et... l'assume entièrement. Il y a des amours éphémères avec Julien et la rencontre avec François sur Facebook, il y a surtout Oscar, le compagnon "officiel", un bastion solide, une sorte d'assurance qui l'attend avec fidélité et la recueille quand tout s'écroule. Cléa, affamée d'amour, vit ses aventures à fond, jusqu'à la dépendance totale, la toxicité.
Le style cru du roman correspond au personnage libre et mis à nu. Direct, très féminin.
Dubosc, Anna. - Nuit synthétique. - Rue des Promenades. - 170p. - 17€

La narratrice, Claire, est une étudiante suisse d'origine coréenne, flottant entre deux identités et plusieurs langues. La dualité entre Europe et Asie est un des thèmes majeurs du roman. Claire passe l'été à Tokyo, chez ses grands-parents propriétaires d'un établissement de pachinko, jeu de casino d'origine coréenne. Elle parle le japonais, eux préfèrent garder leur langue d'origine. Ils vivent à Tokyo, mais parlent uniquement en anglais ou coréen. La communication s'avère donc délicate.
Pour se soustraire à une cohabitation parfois pénible, Claire répond à une petite annonce pour donner des cours de français à une gamine de dix ans, pendant les vacances. Elle a promis à ses grands-parents de les emmener dans le pays qu’ils ont dû abandonner il y a plus de 50 ans, à la fin de la guerre de Corée.
L'écriture impressionniste est tout aussi légère que dans Hiver à Sotchko, mais cette narration épurée m’a laissée plutôt insensible.
Plaira à certains lecteurs.
Dusapin, Elisa Shua. - Les billes du Pachinko. - Zoé. - 139p. - 16€

Grâce à un héritage inattendu, le jeune Matthew, seize ans, et sa mère quittent le Queens pour les quartiers chics de Manhattan. Partir, et oublier l’abandon du père, le décès du grand-père et la dépression d’une mère défoncée aux anxiolytiques…
Dans son nouveau lycée, Matthew fait la connaissance de l’énigmatique Veronica. Embauché comme livreur pour se faire un peu d’argent de poche, il rencontre l’emblématique Lou Reed, et son étrange compagne, Rachel, sans savoir qu’il s’agit de l’icône de la musique rock, dont la carrière en solo connaîtra un vrai succès avec le titre « Walk on the wild side ».
Avec Veronica et Lou, Matthew avance sur le « wild side » et il perd l’équilibre : alcool, drogue, sexe… jusqu’à cette scène apocalyptique dans l’appartement que Lou a déserté.
C’est un roman initiatique, âpre, dur, violent, sans pathos. Réalité vraie ou récit fantasmé ? L’écriture est crûe, les chapitres courts. Matthew, le narrateur, s’exprime sans filtre, avec ses tripes. Le lecteur vit l’errance de l’adolescent sans toutefois s’identifier à lui, mais sans distance non plus.
Un roman d’apprentissage dans un monde de paumés qui se lit d’une traite.
Wild side est un premier roman.
Imperioli, Michael. - Wild side. - Autrement. - Traduit de l’américain. - 290p.- 21€

Dans ce roman à l’écriture familière, voire crue, deux mondes très différents se rencontrent : celui d’un couple bobo parisien qui n’arrive pas à avoir d’enfants depuis de nombreuses années, et un couple de gens de voyage de la communauté des Yéniches, qui, eux malgré leur jeune âge, ont beaucoup d’enfants, voire trop.
L’Homme bourgeois, Franck, brillant avocat, rencontre le gitan d’Argenteuil au tribunal, après avoir obtenu sa relaxe, suite à un vol important de fil de cuivres. Pensant ne jamais revoir ce gitan, il ne se doute pas que leurs femmes respectives vont devenir amies et même très complices, à tel point qu’elles l’entraîneront dans un échange rocambolesque.
L’intrigue est sympathique, mais plutôt longue à rentrer dans le vif du sujet. Le voyage initiatique parmi les différentes communautés des gens du voyage est intéressant, mais l’écriture peut heurter certaines personnes.
Jaspard, Alain. - Pleurer des rivières. - H. d’Ormesson. - 189 p. - 17 €

Paula, Jonas et Kate se rencontrent à Bruxelles, dans le célèbre Institut de peinture, rue du Métal et une très forte amitié les unit. Paula se spécialise dans « les trompe-l’œil » et en sortant de l’école, part à travers l’Europe pour peindre des faux marbres, des décors d’écailles de tortues, des imitations de bois. Parfois, le destin les réunit, particulièrement Paula et Jonas, mais, lui fait des décors aux USA et elle travaille à Rome dans les studios de Cinecitta. Dans la troisième partie du roman, la plus au cœur du roman, grâce au renoncement de Jonas sur ce projet, elle est embauchée pour réaliser le quatrième fac-similé des grottes de Lascaux. Elle se sent comme au premier jour de l’humanité.
C’est un roman étonnant, les personnages sont secondaires, ce qui compte, c’est l’écriture brillante, travaillée, sculptée, même, au service de la matière que peignent ses personnages. On apprend tout de la technique du portor, de la qualité des marbres, de la difficulté des raccords dans les décors quand plusieurs personnes travaillent sur le même, etc… On découvre que cet art engloutit ses adeptes et que leur vie privée reste bien aléatoire.
Le faux met le beau à portée de main, c’est aussi une forme de philosophie, particulièrement quand il s’agit de l’art de nos lointains ancêtres. Peut-on lire le titre comme si la main pouvait porter le monde ?
Kerangal, Maylis de. - Un monde à portée de main. - Verticales. - 285p. - 20€

Pierre, le narrateur, s’est installé à Los Angeles depuis sept ans. Il vit séparé de sa femme américaine et a abandonné sa vie de musicien, car seule compte sa fille Romy, une adolescente suicidaire et violente envers elle-même. Pierre et sa fille sont perdus, sans repères. Entre hôpital, traitement ou perte d'envie de vivre, ils partent sur les routes. Au lieu de fuir chacun de leur côté, ils se retrouvent réunis.
L’histoire démarre comme un road-movie, ils roulent dans une vieille Jaguar... Chacun a besoin de faire le point, Romy celui de se trouver, d'oser affronter le monde. Au fil des rencontres, ils vont retrouver l’espoir... C'est lui qui raconte, qui se raconte. Romy est très mal. Les diverses thérapies n'ont rien donné. La mère a renoncé à s'en occuper. Pierre découvre que les virées autoroutières, le ronronnement du moteur, les silences, semblent apaiser sa fille. À partir de là, précautionneusement, ils vont tenter un retour à la vie normale. Pierre comprend que tout abandonner n’a pas été très difficile. Il accepte son impuissance, et part en roue libre... Cet homme de 50 ans fait douloureusement, mais calmement, connaissance avec lui-même. Finalement, il suffira d'un peu de patience et d'écoute pour que ces deux personnes à la recherche d'eux-mêmes soient plus sereines et reprennent confiance en l’avenir...
L'écriture nous entraîne avec facilité dans ce duo père-fille. Elle mêle narration, images et références musicales. L’auteur décrit avec sensibilité et pudeur les relations qui unissent ces deux êtres et l'impuissance de chacun face à l'autre. Les tourments de cette jeune fille et les souffrances de ce père m'ont embarquée, contre toute attente, car je ne suis guère fan des road-movie. Ce n'est pas une étude de cas psychiatrique, il n’y a rien de clinique, ni de glauque.
Le silence du moteur fait voyager et partager les paysages traversés, et ce voyage (également intérieur) est prenant, même s’il y a peu d’action. C'est bien écrit et très touchant. Un point de vue original sur l'amour paternel.
Lebé, Olivier. - Le silence du moteur. - Allary. - 171p. - 18€

Bienvenue dans le monde d’Olivier Liron !
Dans ce roman autobiographique, Olivier Liron, autiste asperger, raconte sa façon de percevoir le monde, sa façon de communiquer avec les autres, il décrit quelles émotions l’atteignent ou pas, quelles difficultés il rencontre dans son quotidien. S’il ne sait pas faire de corde à sauter, en revanche, il trouve en une seconde le produit de 247856*91 ! C’est si simple, il suffit de…
Un jour, il est sélectionné pour participer au jeu télévisé « Questions pour un champion ».
Le récit, plein d’autodérision, est très drôle, car Olivier Liron a beaucoup d’humour. De plus, il raconte ce qu’il voit, ce qu’il vit avec parfois une certaine naïveté, sans filtre, ce qui souvent fait sourire.
Mais au fil du récit, on perçoit aussi les difficultés, réelles, le rejet de la différence, la souffrance.
Les chapitres sont courts, l’écriture alerte et le style enlevé. Le lecteur oscille entre rire et émotion.
Un vrai plaisir de lecture.
Liron, Olivier. - Einstein, le sexe et moi. - Alma. - 195p. - 18€

C’est le premier roman de Nathalie Piégay, spécialiste d’Aragon. L’auteur réussit ce tour de force d’écrire la biographie en creux d’un être éminemment romanesque, mais toujours resté dans l’ombre. Marguerite Toucas-Massillon, mère d’Aragon est cette « femme invisible ». En premier lieu, parce que fille-mère elle ne put, sous les pressions conjointes de sa famille et de son amant, reconnaître son fils. Elle fut donc sa sœur. Maîtresse d’un député très en vue, marié et de 33 ans son aîné, elle lui resta fidèle jusqu’au bout et refusa de convoler avec un autre. Au grand désespoir d’une mère qu’on pourrait qualifier d’abusive. Fut-elle pour autant une victime ? Non, car elle résista à sa manière -là encore « invisible »- à certains diktats bourgeois, tout en y adhérant. Elle fut l’auteur de petits romans sentimentaux (moqués par son fils) parus dans des revues féminines et traductrice de romans policiers, deux activités « alimentaires », mais qui révèlent son appétence pour l’écriture. Elle fut digne toute sa vie et assuma ses choix. Elle sacrifia tout à ses deux grands amours : son amant et son fils.
Un roman à l’image de cette femme pleine de surprises. L’auteur utilise la mémoire des lieux et s’attelle à l’exercice périlleux de récréation d’une vie quasi-anonyme. Elle nous livre une réflexion profonde sur la place et le rôle des femmes hier et aujourd’hui.
Piégay, Nathalie. - Une femme invisible. - Le Rocher. - 352p. - 20€

A Paris, en 1663, lors d’une réception, le comte de Canihlac croise une jeune amérindienne. A son cou, elle porte un saphir, qui a autrefois appartenu au frère adoptif du comte, Loup, qui a disparu depuis vingt ans. Espérant le retrouver, le comte embarque pour le Canada.
Un roman historique et d’aventures plaisant à lire, même si l’action tarde un peu à débuter. On sent une ambiance inspirée du « Pacte des loups ». Pas transcendant, mais sympathique.
Pirotte, Emmanuelle. - Loup et les hommes. - Cherche midi. - 603p. - 20€

Fleur est une dame âgée, obèse, angoissée, névrosée, agoraphobe, elle vit avec son chien, Mylord. La seule personne à qui elle fait confiance, c’est le docteur Borodine. Harmonie a vingt-neuf ans et elle a le syndrome de Gilles de la Tourette, elle sera en charge de garder le chien de Fleur.
Une belle rencontre, c’est un livre qui décrit des personnages socialement exclus, un roman tendre et drôle à conseiller.
Roger, Marie-Sabine. - Les bracassées. - Rouergue, La brune. - 315 p. - 20 €

A 50 ans, Bjorn Hansen vit dans la petite ville norvégienne de Kongsberg et partage son temps entre un emploi modeste de percepteur et le théâtre, activité qu'il exerce sans passion. Désillusionné, il est déçu par la fausseté et l'inconsistance de son entourage. Face à cette crise existentielle, il décide de renoncer à ses idéaux de jeunesse et de remettre sa vie en question.
Récit intimiste ? Fable ? Roman kafkaïen très sombre ? En tout cas, un livre à l’univers très étrange, plébiscité par Murakami dans une préface très élogieuse.
Comme les oiseaux de la couverture, Bjorn Hansen trouve son existence bien morne et décevante, il tourne en rond... Il essaie de redonner un sens à son quotidien en se rapprochant de son fils et en se liant d’amitié avec un médecin addict à certaines drogues, cependant est-ce suffisant ?
Je me suis laissé séduire par l’originalité de ce roman singulier écrit dans un style narratif assez lent, mais avec une fin totalement surprenante !
Solstad, Dag. - Onzième roman, livre dix-huit. - Noir sur Blanc, Notabilia. - Traduit du norvégien. - 240p. - 17€

Un homme croise Hanna, 15 ans, trisomique, qui se promène avec des fiches d’exercices d’apprentissage pour personnes handicapées. Certaines éveillent sa curiosité, d’autres lui rappellent ses propres leçons. Hanna répète sans cesse qu'elle recherche son père. Elle ne peut dire son nom, mais le prétend à Berlin. Marius, déstabilisé mais incapable de l'abandonner, se consacre avec elle à cette quête et part à Berlin. En prenant la jeune handicapée sous son aile, Marius va regarder le monde autrement.
Ce voyage est rythmé par une succession de portraits, que croisent nos deux héros, le sourire et la spontanéité innocente d'Hanna facilitant les contacts. Et si la question était simplement de faire confiance à autrui. Au fil du roman, les lieux, les rencontres se succèdent dans un tourbillon plutôt surréaliste. Le couple se présente à un curieux hôtel comme un père et sa fille, où les chambres portent les noms de camps de concentration. Ils rencontrent un photographe animalier, puis un colleur d’affiches qui veut alerter les gens, un antiquaire au magasin inaccessible, etc. On suit avec plaisir les pérégrinations rocambolesques et drôles de Marius et Hanna.
Ce roman ne manque pas de suspense ; l'inventivité de l'auteur est surprenante. Laissez-vous emporter par ce conte étrange et envoûtant. Un roman stimulant et touchant.
Tavares, Gonçalo M. - Une jeune fille perdue dans le siècle à la recherche de son père. - V. Hamy. - Traduit du portugais. - 256p. - 19€

Joaquim, terrassé par le suicide de sa sœur Viviane à 16 ans, part à Sarajevo, espérant exorciser ses démons, et se confronter à la mort. En 2017, le photographe de guerre doit retourner dans l'appartement familial, suite au décès de son père. Le temps d'un trajet Paris-Rouen, le passé lui revient en mémoire. Joaquim égrène ses souvenirs sur les lieux de sa jeunesse. Les flash-backs ramènent le lecteur à l'époque où Viviane était vivante et évoquent la dégradation familiale, ils nous plongent aussi dans l'enfer de Sarajevo.
L’histoire personnelle douloureuse fait écho à l'histoire d'une ville bombardée, où l'on veut survivre en rêvant de devenir Miss Sarajevo (référence à un concours de beauté organisé lors de la guerre). Cette famille a perdu ses repères et n'a jamais pu dire sa souffrance, elle s'est enfoncée dans un mal-être sans retour. Comment continuer pour les parents ? Comment se construire quand on est adolescent ? Comment réparer le passé ?
Un roman d’introspection psychologique sur les non-dits et tabous, émouvant, pudique, très bien écrit.
« C’est un petit bijou de délicatesse et de mélancolie que ce roman d’Ingrid Thobois qui, dans une écriture sensible, superpose les temporalités et les lieux, scrutant les arrière-plans et le hors-champ des vies brisées pour révéler la complexité des êtres familiers. (…) Ingrid Thobois (…) nous livre une réflexion sur la mémoire et la photographie, cette dernière étant pour son héros une « thanatopraxie qui ne dit pas son nom ». (…) Ce qui est important se joue ici hors-cadre, ce sont les émotions, les sensations, l’observation silencieuse. Invisible et indicible, l’essentiel est contenu dans le quotidien ordinaire où se tissent la liberté ou l’aliénation, à Rouen comme à Sarajevo. L’auteur fait œuvre de dentellière, entrecroisant les fils de son histoire, faisant apparaître, dans les pleins et les vides qui la composent, les différentes strates du temps, de la tragédie à la résilience, là où tout coïncide, se rassemble et se redresse, délesté du poids de la mort et délivré de la peur. » Onlalu
Thobois, Ingrid. - Miss Sarajevo. - Buchet Chastel, Qui vive. - 212p. - 16€

L’écrivain français Jeff Caldera reçoit des cartes postales très intrigantes, car elles font allusion à des séjours estivaux qu’il faisait à Davos avec sa tante, quand il n’était qu’un jeune garçon. Finalement, il rencontre l’auteur de l’envoi : c’est une femme, Frieda, qui était la fille d’un des « monsieur » avec lesquels il jouait au Go ou aux échecs, pour tromper l’élégant ennui du séjour dans une ambiance rappelant La montagne magique de Thomas Mann. Peu à peu, la réminiscence des souvenirs de ses vacances revient à sa mémoire. Il plonge dans un flou d’événements en apparence anodins, rencontres, surveillance du couple voisin de sa chambre (pour des raisons bien propres à un ado curieux). C’était la période de la Guerre froide, et sans s’en rendre compte, tout ce qu’il a vécu était à double sens et on s’est servi de lui. Son nom figure dans les archives de la Stasi !
C’est un roman très habile : derrière une histoire banale de vacances, plutôt austères, se cache la Grande Histoire qui se découvre peu à peu, et bouleverse la vie du héros. L’écriture est précise et classique, mais teintée d’humour froid et de comique lié au mauvais français de Frieda. La relation entre les deux protagonistes est intéressante et fluctuante, comment vivre après de telles révélations. Ce n’est plus le même homme qui retrouve sa femme !
Vallejo, François. - Hôtel Waldheim. - V. Hamy. - 298p. - 19€