Les coups de coeur de la Commission musique et cinéma - 6


pellicule

 

 Notes de musique

Films présentés par Sabine de Puteaux :

Fleurs de Shanghai de Hou Hsiao-Hsien

Le spectateur des Fleurs de Shanghai est plongé dans un état second, il assiste au film dans un autre état de conscience. Presque sous hypnose, enivré par les vapeurs de l’opium et de l’alcool, bercé par la musique envoûtante, il plane face aux personnages de cette maison close, qui jouent bruyamment ou bien échangent en silence. Nul rapport charnel n’apparaît à l’écran, seuls des rapports d’argent, des repas ou des discussions plus ou moins houleuses métaphorisent le bordel comme lieu de consommation et de profit. Le film baigne dans une lumière chaude, or et rouge, unité chromatique d’où se détachent parfois le bleu d’un vêtement ou le vert d’une lampe, une ambiance feutrée qui évoque celle d’un écrin renfermant de précieux bijoux. Les courtisanes, fleurs délicates, lascives mais obstinées, dociles mais volontaires, cherchent à échapper à leur situation. Malmenées, elles racontent être battues et leurs plaintes disent la dureté de leur métier. Seule issue : le mariage et les transactions financières qui en découlent. Les fleurs, ce sont aussi ces plans-séquences qui se succèdent, qui éclosent et se referment dans de magnifiques fondus au noir, maintenant l’attention du spectateur dans un demi-éveil. On s’apprête à la scène qui va suivre tout en appréciant les variations de détails dans les décors et dans la mise en scène à chaque nouvelle scène.Ce film propose de vivre une expérience spectatrice méditative. Il demande un certain lâcher prise et suggère de se laisser bercer par cette forme de litanie, cette lenteur et cette mélancolie. A la sortie du film l’on reste imprégné par cette atmosphère particulière, douce, apaisante mais entêtante. Magnétique, l’œuvre doit aussi sa force au mouvement lent de la caméra, qui oscille et glisse de gauche à droite, et participe par ce bercement à nous faire entrer dans une légère transe. Le spectateur, enveloppé dans une brume de concentration, dans une « attention flottante », laisse pénétrer le film à l’intérieur de lui. Les plans semblent construits à partir des sources lumineuses : dans cet univers clos, les chandelles éclairent les scènes et les corps et parfois séparent visuellement un couple brouillé qui ne se parle plus. Le silence est alors plus profond et éloquent que la parole et l’amour et le désaccord transparaissent, papables, dans les gestes et les regards qui s’évitent, les expressions silencieuses des visages. Les lumières des lampes sont toujours les premières à apparaître à l’écran quand les scènes naissent et les dernières à s’éteindre lorsque la scène se termine. Elles rythment le film, comme des soupirs.M. Wang, l’un des personnages principaux, si beau, se trouve pris entre la femme qu’il aime et celle qu’il a aimée. Hou Hsiao-Hsien semble avoir choisi l’oscillation comme clé esthétique de son cinéma. La caméra qui passe de l’un à l’autre des personnages concrétise subtilement la circulation invisible des sentiments, les tentatives de séduction ou de persuasion, l’évitement, le reproche, la colère ou le désir. Les rapports entre les hommes et les femmes apparaissent beaucoup plus complexes que l’on pourrait croire. Quant aux scènes de jeux et de beuverie, accompagnées d’éclats de voix et de rapides dialogues, elles contrastent avec la musique en fond sonore qui permet de prendre de la distance avec l’image et l’énergie qui s’en dégage. Ce film nous imprègne d’une émotion esthétique comme un parfum qu’on n’oublie pas.

La femme de Jean de Yannick Bellon

Portrait d’une époque, les années 70, mais aussi portrait d’une femme, « La femme de Jean », qui doit accepter qu’après son divorce elle a le droit de vivre par elle-même, qu’elle est libre de refaire sa vie, de tomber amoureuse et de changer de travail, en toute indépendance. Ce film montre la quête de la confiance en soi, de rupture en rencontres, de doutes en affirmation de soi. Il met en scène un couple assez particulier, une mère et son fils adolescent. Entre liberté revendiquée pour l’un et timide retenue pour l’autre, le film oscille. Presque documentaire, il nous fait pénétrer dans les intérieurs parisiens de toutes classes sociales. De fameuses répliques sonnent comme des slogans post 68 : « Et surtout, ne sois pas sage ! » conseille le fils à sa mère. Le regard délicat de Y.B. transparait notamment dans de fascinants zooms arrières qui placent un personnage dans un paysage, urbain ou végétal, qui s’élargit de plus en plus, et qui inscrivent le temps dans l’espace : comme une hésitation à aller vers l’avenir, une prise de distance nécessaire avec le passé, mais aussi un pas en arrière pour mieux prendre son élan, pour prendre un nouveau départ.

Toute une nuit de Chantal Akerman

Toute une nuit, des couples se cherchent et se trouvent, s’enlacent, s’éloignent ou se quittent. Dans une ambiance nocturne, étrange et feutrée, animée parfois par l’écho brouillé et lointain d’une musique populaire, son étouffé d’un bar ou air persistant dans la pensée d’un personnage, les corps expriment l’attente, l’ennui et le désir soudain. De porches en portes, d’escaliers en halls d’entrée, de lits en cafés, les personnages anonymes, dans des décors impersonnels, semblent rejouer des scènes déjà vues, des scènes de cinéma… La quête de l’être aimé est faite de longue attente suivie d’une brusque décision, d’un passage à l’acte : l’acteur se lève, ou se met à courir, ou enlace son partenaire, ou encore l’entraîne, sans prévenir, dans une danse langoureuse et outré. La passion des deux amants lancés à corps perdus dans un slow caricatural, exagérant leurs mouvements, devient touchante, car cette danse se fait presque contemporaine…elle exprime les sensations, et les deux corps fondus, mêlés, semblent ne plus faire qu’un. Les amants dansent comme si c’était la première et la dernière fois. L’amour, chez la réalisatrice du superbe film La Captive (2000), se passe de longs discours ; quelques bribes de conversation suffisent. Elle filme la solitude des êtres dans des plans fixes, avec peu d’action, ou plutôt avec le minimum d’action nécessaire à l’expression du sentiment. Souvent, le personnage a quitté la scène, mais la caméra continue à filmer le décor vide, déserté, comme par une nuit sans fin… Durant toute une nuit, naitront ainsi « mille velléités de fictions raccourcies » comme le dit Serge Daney en 1982, car la nuit est un espace-temps différent, une page où peuvent s’écrire ruptures et rencontres, drames et coups de foudre fulgurants.