Commission Petits éditeurs Bib92 - Sélection janvier 2022

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Tammouz, héros ambivalent du dernier opus d’Anouar Benmalek, est un soi-disant volontaire au Jihad aux pouvoirs surnaturels. Immortel, ange déchu, ami des chats, sa sagesse goguenarde et mélancolique imprègne l’atmosphère du roman. Ce conte foisonnant allie avec bonheur mysticisme et description parfois insoutenable de la violence barbare qui règne dans la Syrie contemporaine. Le massacre des Yésidis, les combats kurdes, la folie meurtrière de Daech, l’implication des militaires américains, les vestiges de l’histoire antique de la région constituent la trame de ce récit épique, incarné dans des personnages extrêmement attachants. Zayélé, adepte du dieu paon, est la mère meurtrie d’Aran et Reben, elle croise la route d’Adam, soldat amérindien avide de rédemption, ils sont accompagnés de Ferhat combattant kurde à la lucidité douloureuse. La solaire Houda est une chanteuse amoureuse de Yassir que Tammouz va doter d’une voix hors du commun. Ce roman puissant célèbre la force de l’amour universel et de la spiritualité non sans causticité, en témoigne sa fin en point d’orgue.
Benmalek, Anouar. - L’amour au temps des scélérats. - E. Collas. - 443 p. - 20 €

L’histoire est celle d’une femme musulmane voilée ne parlant pas français, qui, au retour de déposer sa fille à l’école, croise une petite robe rouge en magasin. Car il s’agit bien d’une rencontre, et de là vont naître des envies, des interrogations, le désir. Ne manquera plus qu’un livre de Kant oublié devant sur le palier d’un voisin pour tout bousculer. Le roman s’il en est un, a une structure particulière : de courts chapitres composés de petits paragraphes ayants tout l’air de poésie en prose, tant le style est musical. On y déniche parfois des aphorismes. Le sujet de l’histoire ne prête pas à sourire, mais le travail de style nous donne une lecture légère, rythmée, avec cette pointe de second degré qui décroche le sourire. Ce titre étant une réédition, mais passé presque inaperçue, il peut se considérer comme une nouveauté. C’est une lecture accessible à tous et toutes.
Berrada-Berca, Lamia. - Kant et la petite robe rouge. - Do. - 103 p. - 13 €

Il s’agit d’un roman autobiographique, bien que l’auteur ait choisi la fiction comme véhicule. L’auteur est un écrivain russe de la première moitié du XXe siècle, il fait partie du panthéon auquel appartient Dostoïevski et Boulgakov. A ce titre, le roman nous parle de la vie quotidienne des bourgades de province russe, ici pas de princes ou de hautes bourgeoisies, mais des paysans, marchands et petits propriétaires terriens. Le personnage principal en est l’un d’eux, mais comme tous héros de cette génération, il est à part dans ce paysage. Ses aspirations littéraires vont se dévoiler à mesure qu’il passera de l’enfance à l’adolescence et atteindra le stade de celui de « jeune homme ». A la lecture de l’œuvre, on ressort avec la certitude d’avoir côtoyé « l’âme russe », et ce, dans un style fluide, mélancolique, et élégant. On loue particulièrement la traduction. En tant que réédition, il n’entre pas le champ des nouveautés, il peut être considéré comme une découverte. Cependant, cette lecture ne s’adresse pas à un très large public. A considérer comme un ouvrage de fonds, malgré le fait que ce titre n’est pas le plus emblématique de l’auteur.
Bounine, Ivan. - La vie d’Arséniev. - Bartillat. - Traduit du russe. - 480 p. - 22 €

Claude, 11 ans, a pour copains ses jeunes cousins Denis et Marc. Les deux mères et la grand-mère se réfugient dans une ferme de la Brie, proche d’un bois, un endroit idéal en 1944 pour se protéger des bombardements et se nourrir. Un avion anglais s’écrase près de leur village. Le trio d’enfants, scandalisé par la lâcheté des adultes, décide de participer à la préparation de la libération en fonction de leurs moyens : à l’insu de tous, ils vont construire une cabane pour y cacher les pilotes anglais abattus par la DCA de Lésigny. Aucun pilote ne tombe, mais la cabane n'en vaut pas moins à ses constructeurs bien des aventures. Les orphelins ont connu l’exode, les descentes dans les caves, le rationnement. La grand-mère écoute Radio-Londres en cachette et cache les enfants à l’arrivée de l’occupant. Roman historique vivant et facile à lire, inspiré de la jeunesse de l’auteur. Ce roman initiatique et authentique pose un regard à la fois tendre et réaliste. Il nous entraîne dans une enfance perturbée par la guerre, mais aussi d’émancipation et de maturité. Cette jeunesse montre par des yeux innocents l’attitude de ces enfants face à l’occupation, également le comportement des habitants face aux Allemands. Participer à la grande Histoire est preuve de bravoure. L’ancien diplomate nous montre comment résister permet de tenir et d’espérer le retour à la liberté.
Bressant, Marc. - La cabane de l’Anglais. - Hérodios. - 217 p. - 19 €

Dorothée, mère de deux petites filles, est effondrée après le suicide de son mari. Elle tente de se reconstruire peu à peu. La vie est envisagée comme la traversée d'une foule, il faut se fixer un but à atteindre au plus vite pour ne pas se perdre. Au départ, c’est sur son blog que Dorothée Caratini tenait la chronique de son deuil. Une blogueuse influente, la romancière féministe Titiou Lecoq, a partagé des extraits et c’est ainsi que la Lilloise a pu être repérée par un éditeur. En 24 chapitres thématiques, l’auteur déroule le fil de ses pensées et de ses émotions (colère, stupéfaction, tristesse, joie, acceptation…). Elle nous « embarque » littéralement dans cette tempête personnelle, mais sans pathos et avec une grande finesse. Un livre sur le deuil, bien sûr, mais qui reste lumineux, porté par l’affection des proches de l’auteur et le sourire permanent de ses deux petites filles. Ce livre est son premier roman.
Caratini, Dorothée. - Traverser la foule. - Bouquins. - 205 p. - 16 €

Le père, travailleur immigré analphabète, souffre de l’exil, de l’isolement, du racisme et de la pauvreté. Le narrateur, son fils Ahmed, raconte les bidonvilles de Nanterre dans les années 70, puis l'installation dans un logement HLM avec son luxe inespéré. Ahmed commence à travailler à l'usine à 17 ans. Le récit est entrecoupé des lettres qu’il écrit à sa sœur, morte très jeune. Il se remémore alors les souvenirs dans leur village en Algérie, et nous fait partager les traditions et coutumes, la cuisine, le hammam. Le narrateur lui relate sa nouvelle vie, son travail, ses difficultés à s'intégrer, cette impression d'être étranger partout. On ressent l'amour de ce fils pour ses parents. On suit la vie de cette famille, l'école, les désillusions, le travail, les souvenirs du pays, les difficultés, la solidarité, les joies, les valeurs. La cité de mon père est un hymne aux parents qui ont tout sacrifié pour construire un meilleur avenir à leurs enfants. L'écriture est émouvante et authentique. L’auteur réussit à mettre de l'espoir malgré les souffrances rencontrées par cette famille. Même si de nombreux romans ont déjà traité de la difficulté de s’intégrer, ce roman donne envie de lire les premiers volets. Un petit roman plein de charme à découvrir.
Charef, Mehdi. - La cité de mon père. - Hors d’atteinte. - 140 p. - 16 €

Élise est une jeune fille élevée dans la nature par une famille libertaire, entre forêts et montagnes. Elle apprend à connaître le monde par la nature. Un jour, une vouivre, créature fantastique, l’informe du danger qui menace ses deux frères, partis étudier en ville. Élise décide alors de s’engager dans un périple pour leur porter secours. Son voyage, plein de rebondissements, mêle intimement le réel et l’imaginaire candide de la jeunesse qu’affectionne particulièrement Bérengère Cournut. Après avoir eu un coup de cœur avec De pierre et d’os, je me suis précipitée sur ce nouveau volume. Et c'est encore un livre formidable et très différent des autres que nous offre Bérangère Cornut. C’est à la fois un récit en vers libres, un chant d’amour, une critique sociale, un conte sur la nature. La forme est poétique et narrative, le réalisme tutoie le fantastique sans incohérence. Un détail qui a aussi son importance : la couverture est magnifique, comme souvent chez cet éditeur.
Cournut, Bérengère. - Elise sur les chemins. - Le Tripode. - 176 p. - 15 €

Dans la ville de Chicoutimi, de sombres événements se produisent et les protagonistes sont des enfants. Une collection de récits qui ont pour dénominateur commun : morts violentes, violences intrafamiliales, sexuelles, inceste. C’est un roman qui emprunte les codes du « rape and revenge » mais là, il est question de domination adulte, hypocrisie petite-bourgeoise et riposte : même quand cette dernière est posthume… Oui, parce que dans ce récit, les enfants reviennent hanter Chicoutimi après leur mort et se vengent. Un ouvrage pulp-politique, qui questionne la société et qui se lit d’une seule traite.
Lambert, Kevin. - Tu aimeras de ce que tu as tué. - Le Nouvel Attila. - 191 p. - 18 €

Ce livre n’est pas un roman, mais un documentaire historique dont la lecture m’a donné beaucoup de plaisir. Claire Ollagnier propose au lecteur une promenade à travers l’espace et le temps. A l’aide de quatre tableaux très vivants : le Versailles de Louis XIV (1702), le salon de Madame du Deffand (1756), le libertinage de Louis Philippe d’Orléans (1777) et la vie familiale de Madame Vitet (1806), l’historienne invite le lecteur à traverser le miroir pour revenir à ce moment où, la chambre à coucher et l’intime, deux notions antinomiques dans l’esprit des hommes du XVIIIe siècle, vont peu à peu se rapprocher pour finalement fusionner avec l’avènement des valeurs bourgeoises au XIXe siècle. Assistez à la lente transformation des mentalités et des demeures de l’Ancien Régime et de la Révolution industrielle. Un formidable voyage pour tous les amoureux de l’Histoire !
Ollagnier Claire. - La chambre et l’intime. - Picard. - 147 p. - 19 €