Commission Petits éditeurs BiB92 - Sélection mars 2026
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L’histoire se déroule à Zürich dans les années 70. Fille d’immigrés italiens et petite-fille d’un partisan de Mussolini, Adelina a dix-huit ans lorsque, à la mort de son père, elle hérite de ses dettes. Forcée d’interrompre son apprentissage pour entrer à l’usine, elle rencontre Toto, un saisonnier dont elle tombe amoureuse. Mais peu après la naissance de leur fille, Toto disparaît. Elle doit alors lutter quotidiennement pour une existence digne et heureuse et pour garder la tête hors de l’eau, mais elle va de désillusions en humiliations, de mésaventures en désenchantements. Aucune lueur d’espoir ne surgit de ce récit. L’auteur nous montre l’engrenage implacable produit par une société féroce (capitaliste, industrielle et égoïste) broyant les plus petits sur son passage.
Bärfuss, Lukas. - Les miettes. - Zoé. - Traduit de l’allemand - 234 p. - 21,50 €
Tout commence par l'histoire d'un garçon de sept ans frappé par une étrange maladie, une fièvre foudroyante qui semble vouloir l'emporter. Son père, affolé, fait appel à un guérisseur. Comme celui-ci l'avait prédit, l'enfant survit, mais il en ressort métamorphosé, son visage est désormais méconnaissable, déformé, couvert de bosses et de crevasses, comme sculpté par une force obscure. Face à cette transformation, le père sombre dans la folie et finit interné à l'asile. Resté seul, l’enfant est recueilli au presbytère par un prêtre et par l’ancienne institutrice du village, devenue aveugle. Éduqué, protégé, il grandit caché, ne pouvant sortir qu’à la nuit tombée pour éviter la violence et la superstition des habitants du village. Peu à peu, il devient le « visage de la nuit », ne faisant plus qu’un avec la forêt et la nature environnante. À mesure qu’il grandit, une étrange passion naît en lui, il "soigne" les animaux morts, les embaume et leur rend une forme de dignité. À l’adolescence, lors de ses errances nocturnes, il rencontre une mystérieuse jeune fille qui, elle aussi, appartient à la nuit. En parallèle, le récit nous dévoile l’histoire de cette jeune fille contrainte de vivre cachée pour protéger son frère. Car celui-ci, à l’inverse du garçon, possède un visage d’une beauté si pure, si éclatante, qu’il en devient presque insoutenable à regarder. Dans ce roman sombre et envoûtant, proche du conte, l'autrice nous ensorcelle par son écriture sensorielle et mystique. Les personnages ne sont pas nommés, l’époque demeure indéterminée, seul le village porte un nom "le Fond du Puits". À travers cette fable sur la différence, la peur et la cruauté humaine, nous nous retrouvons dans une atmosphère de brume et d’ombre où la nature occupe une place centrale. Ce roman prolonge l’univers de La langue des choses cachées.
Coulon, Cécile. - Le visage de la nuit. - L’Iconoclaste. - 275 p. - 22 €
Jenny Quinn s'inscrit en cachette de son mari Bernie à Passion pâtisserie, son émission préférée. Épouse comblée d'un mari toujours aussi aimant, à l’aube de leurs 60 ans de mariage, elle se demande ce qui restera d'elle. La pâtisserie, c'est le goût des bonnes choses, mais aussi l'envie de faire plaisir. Le tournage commence et de recette en recette, l'inquiétude la gagne : ne risque-t-elle pas de briser l'harmonie de son couple pour un rêve ? L’autrice nous entraîne dans les coulisses de la cuisine de Jenny au studio d'enregistrement. Ce roman n'est pas juste un concours de pâtisserie, c'est aussi l'histoire de l’héroïne qui se dévoile ; sa participation réveille de douloureux souvenirs et des secrets enfouis. On découvre le drame de sa jeunesse, le secret qui la ronge depuis ses 17 ans, son couple fusionnel. Bernard, personnage aussi attachant, aime sa femme d'un amour inconditionnel, puissant et tendre, et Jenny l'aime tout autant. Ils forment un couple touchant, qui n'a pas l'habitude d'être séparé, ils sont très attentionnés l'un envers l'autre. On a l'impression d'être à leurs côtés et de les connaître. Au-delà de cet amour qui dure, l'autrice aborde la confiance en soi. Jenny est une super pâtissière, mais elle ne croit pas en son talent, même si, à sa grande surprise, elle est sélectionnée pour l’émission. C'est aussi un message pour oser : même à 77 ans, on peut encore avoir l'envie de réaliser ses rêves ! O. Ford a écrit une histoire profonde et émouvante, à la fois une immersion dans la pâtisserie et une superbe histoire d'amour. Le roman est parsemé de tendresse, de rencontres, du soutien de la famille et d'un secret lourdement gardé. Chaque chapitre porte le nom d'une pâtisserie, car chaque recette est liée à un moment particulier ou personne aimée. C'est un premier roman à la fois palpitant, addictif, profond. Coup de cœur !
Ford, Olivia. - Les secrets de cuisine de Mrs Quinn. - Les Escales. - Traduit de l’anglais. - 394 p. - 22 €
En 1965, Meredith Hall, tombe enceinte à16 ans. Expulsée de son lycée et chassée par sa mère, elle est envoyée vivre chez son père, recluse dans une maison vide avant l'accouchement. A sa naissance, l'enfant est immédiatement placé à l'adoption, sans qu'elle ait son mot à dire. Pendant vingt ans, Meredith fuit toujours plus loin, jusqu'à ce que son fils perdu retrouve sa trace. Ce livre est un magnifique roman sous forme de « mémoires » de l’auteur. Il aborde le thème de la perte vécue par cette adolescente : son bébé lui a été littéralement arraché le vide et le manque d’affection la poursuivront des années durant. C’est un livre également sur le pardon et la résilience, l’écriture est virtuose, fluide, intense. Le roman détaille toute l’histoire passionnante de l’Amérique des années 60/70 à travers le destin de cette jeune femme souvent prête à tomber mais qui se relève toujours, c’est une survivante très courageuse ! N’hésitez pas et laissez-vous emporter dans ce tourbillon d’émotions.
Hall, Meridith. - Sans carte ni boussole. - P. Rey. - Traduit de l’américain. - 349 p. - 24 €
La lumière éclaire ce roman au sens propre et figuré. Il est empreint d’une grande spiritualité transcendant religion et culture. Ivy en est l’héroïne, on la suit pendant soixante ans, de la veille de la Seconde guerre mondiale à l’aube de l’an 2000. Elle est profondément touchante dans son parcours de femme à la recherche d’elle-même. Née dans une famille d’artistes, elle ne sera ni peintre à l’image de sa mère, ni écrivain comme son père. Sa fibre artistique ne se matérialisera pas. Elle passera par sa profonde sensibilité aux paysages et aux atmosphères et par son rapport sensuel et mystique au monde. Sa vie sera marquée par la mort tragique de son frère adoré dont elle portera la culpabilité toute son existence mais qui représentera aussi pour elle une « illumination ». Elle mettra des années à vivre au grand jour son homosexualité et à s’affranchir d’une relation difficile et asymétrique à sa mère. Avant cela, elle fera l’expérience d’un mariage atypique mais heureux avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, un ami de son père. Elle sera une mère aimante mais qui se sentira souvent aliénée par la vie domestique. Elle vivra la trahison de son amante avec l’intensité qui la caractérise et s’engagera dans les ordres avant de retrouver son grand amour et de se réaliser enfin. Un beau roman initiatique historiquement très documenté. Un portrait de femme profond et lumineux prônant la liberté et l’acceptation de soi.
Hunter, Megan. - Jours de lumière. - Les Escales. - Traduit de l’anglais. - 263 p. - 22 €
Nora, 13 ans, a tué son frère Nico de 14 ans, à trois coups de pistolet. Pour tout le monde, c’est la stupéfaction. Nora est incarcérée dans un centre de détention pour mineurs en attendant son jugement. Elle s’enferme dans un mutisme et n’explique pas les raisons de son geste. La seule chose qu’elle dit, c’est qu’elle ne se souvient pas. Ses parents ont choisi pour avocate, Martine Dumont, une vieille amie et son fils Julian, l’ex petit ami d’Angie Sheehan, la mère de Nora. Or, un drame survenu vingt ans plus tôt hante les deux familles. Le roman alterne équitablement entre les deux périodes : 2016, celle du meurtre de Nico et 1996, celle d’un autre drame (un accident de ski qui a couté la vie de Diana, la sœur d’Angie) et les années qui suivent. Le roman nous montre les rouages de la justice pour mineurs aux Etats-Unis. Il accorde aussi une grande place à la culpabilité et la possibilité du pardon.
Koval, Kristin. - A propos de Nora. - Sonatine. - Traduit de l’américain. - 459 p. - 24,50 €
Kamakura, à une heure de Tôkyô, a un air de station balnéaire et de ville de campagne. Kara vit dans une maison de style occidental dont elle a hérité de son père. Elle commence sa journée par un café, dont son père lui a donné le goût, lui qui a ouvert le Café Ouchi. Elle continue à élaborer des mélanges à partir de grands crus. La préparation du café est tout un art, le breuvage est personnalisé selon les humeurs, revigorant ou apaisant, fruité ou acide. A déguster dans un jardin où chantent des oiseaux. Mikiko, son amie depuis 30 ans, arrive de la gare de Kamakura, à 8 min à pied, et s’installe chez elle ! Elle lui propose d’ouvrir une « maison partagée », pour accueillir des colocataires au café Ouchi, Mikiko recrute des femmes contre un loyer pour l’hébergement et les repas. Chacune a sa part d'ombre : Satoko, la première pensionnaire célibataire, a l’impression d'avoir été sacrifiée pour sa famille ; Mikiko, dont le mariage a été un échec. Kara, abandonnée par sa mère, élevée par son père disparu, s’est renfermée. Suivent Ayumi, et sa crainte du rejet ; Chieko, rejetée par son fils. Toutes partagent leurs leur histoire autour des cafés de Kara et des currys. Le café Ouchi devient une colocation entre cinq femmes célibataires où confidences, réconfort, souvenirs et recettes se mêlent pour partager et tisser des liens. Chaque chapitre met en scène une narratrice différente. Dans comme tout roman japonais, la nourriture est très présente. L’odeur du café nous suit de page en page. Accompagné de quelques recettes de curry à la fin du livre. Un roman tendre plein de saveurs, de tendresse, et d'émotions.
Ochi, Tsukiko. - 8 minutes à pied de la gare de Kamakura. - Picquier. - Traduit du japonais. - 324 p. - 22 €
Librement inspirée d’Emilie Brontë, Emily, jeune femme marginale, mène une vie rudimentaire à la campagne, avec sa chienne, dans la maison de sa grand-mère disparue. Son quotidien est rythmé par des promenades dans les bois, des baignades à l'étang et son travail auprès d’Aude, sa voisine. Un lien viscéral unit Emily à cette nature omniprésente et cette vieille demeure figée dans le temps. S’opère un basculement avec l’arrivée de plusieurs lettres lui signifiant que son père, qui l’a ignorée depuis toute petite, décide de mettre en vente la maison avec ou sans son consentement. Issue inconcevable pour Emily. Au cœur de ce roman éco-féministe une question fondamentale : quelle distinction entre posséder et habiter un lieu ? Jouant avec les métaphores, Pauline Peyrade parvient derrière cette tentative d’expulsion à dénoncer diverses formes de violence/prédation exercées envers les femmes et l’ensemble des espèces vivantes. A souligner également, le tour de force de parvenir à décentrer le regard. L’autrice, par ses minutieuses descriptions, traite sur un pied d'égalité insectes, oiseaux, végétaux, ... et humains. J’ai été séduite par l’originalité et les thèmes de ce projet littéraire. Toutefois, l’âpreté de certains passages et l’excès de description m’ont déroutée à plusieurs reprises.
2eme avis
Une femme en marge de la société, s'est réfugiée dans la maison de sa grand-mère. Elle vit là avec sa chienne, en pleine nature. Elle reçoit des lettres de différents membres de sa famille qui l'informent que la maison doit être vendue et qu’elle est censée libérer les lieux, mais elle les ignore et résiste car elle n’a nulle part où aller et estime être chez elle. Livre subtil face à la menace qui se précise et l’importance du lieu qu’on habite et qui nous habite. L’héroïne entretient un apport très étroit au paysage, aux saisons. Peu d'action, mais un bel hymne à la nature. Joli roman touchant qui se lit d’une traite. Sélectionné pour le Prix PAGE des libraires.
Peyrade, Pauline. - Les habitantes. - Minuit. - 192 p. - 18 €
Un matin très tôt, le père appelle la gendarmerie de Carcassonne pour signaler la disparition de sa femme. La police interroge Mathis, 6 ans. Disparition ? Meurtre ? La veille, elle a son fils et a dit "à demain". Mais le matin, sa maman n’est plus là. Pierre raconte qu’elle a dû se promener en forêt... Ainsi commence "l’affaire de la disparue de l'Aude". L’infirmière ne réapparait pas, l’enquête ne donne rien malgré les mois qui passent. On ne s'attarde pas sur le drame ; le récit se construit par allers-retours entre présent et passé. En attendant le retour de sa mère, Mathis suit des séances chez la psy. Une policière l'interroge, mais il ne dit pas tout. L’enfant ne sait pas comment vivre avec ce manque et ce qu'il doit dire ou ne pas dire. Il raconte l'absence de sa maman, les bons moments. Mathis n'a que le silence et la solitude pour s'exprimer, hésite à raconter les disputes de ses parents sur le point de se séparer. Désormais, il vit dans la peur et se sent coupable. Privé de sa mère disparue et de son père en prison, le garçon est recueilli par son grand-père. L'enfant déraciné est de plus en plus renfermé. L'aïeul tente de nouer une relation avec son petit-fils pour lui faire supporter ce drame. Le récit alterne la parole de la mère avant le drame, celle du père et le point de vue de l'enfant et ses réponses à la psychologue. L’autrice alterne les styles suivant les protagonistes. Elle transcrit les pensées de Mathis au plus juste ; elle inclut aussi des extraits de journaux sur l’affaire. Une histoire prenante, qui fait penser à l’affaire Jubillar. On est happé par cette histoire forte qui nous immerge dans l'attente et la recherche de réponses. Belle découverte avec ce roman poignant sur le féminicide et ses conséquences sur les enfants.
Saubaber, Delphine. - L’enfant de l’ogre. - Phébus. - 285 p. - 22 €
