Commission Petits éditeurs BiB92 - Sélection juillet 2026
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Un roman basé sur des faits historiques, richement documenté qui s’inspire de la vie d’Elizabeth Ann Richardson, une jeune Américaine enterrée au cimetière américain de Colleville Sur Mer. L’auteur évoque son parcours à travers le récit de Jane Pearson. L’intrigue débute en décembre 1941 avec une famille ouvrière américaine du Milwaukee dans le Wisconsin. Jane vit chez ses parents et travaille dans la même usine qu’eux ; leur quotidien est misérable et sordide : le père, ivrogne et brutal envers sa femme, tyrannise sa famille. Jane va voir la possibilité dans son recrutement auprès de la Croix Rouge Américaine en tant que bénévole envoyée à Londres pour remonter le moral des soldats, d’échapper à la rudesse de sa vie et de tracer son propre chemin. Le roman met en avant la vie de ces jeunes femmes, les « donuts girls », issues de milieux sociaux différents et triées sur le volet, engagées dans la Croix Rouge et qui ont joué un rôle de soutien important auprès des soldats américains (et des alliés). On découvrira à la lecture, l’orchestration parfaite de cette organisation afin de soutenir le moral des hommes et contribuer à la victoire. Le roman est très fluide, avec des personnages attachants sans être mièvre, il met en exergue l’esprit de solidarité, la rencontre avec les alliés, la vie à Londres. Un très bel hommage à ces femmes et hommes qui ont sacrifiés leur vie pour la liberté. Très belle découverte.
Bordenave, Lauriane. - Donut girl. - Les Escales.- 214 p. - 21 €
Même s’il s’agit de la suite du Fils du professeur, publié en 2021, cette histoire peut se lire de manière indépendante. On suit le narrateur du passage du bac à la fin des années 70 au début des années 80 et son entrée dans le monde adulte. On le découvre un peu perdu, ne sachant pas quoi faire, hormis son envie de faire de la musique et d’écrire un grand roman. Il s’exprime à la première personne et nous parle de son amour pour Aurore, décrit leur relation passionnelle, sa bande de copains, leurs illusions. C’est aussi le portrait d’une époque, avec sa musique et ses obligations, comme le service militaire. Il fait preuve parfois d’une grande naïveté malgré un QI supérieur, voire d’un certain sexisme. Cela peut agacer, combiné avec une certaine indolence, alors qu’on s’attend à une prise de conscience sur comment fonctionne la société. Comme son titre l’indique, après ces années faciles où il se laisse vivre et entretenir, passant plus de temps au café qu’à la fac ou au travail, vient le temps des désillusions. Une histoire plaisante à lire, car malgré tout le narrateur est un personnage touchant, avec des réflexions souvent drôles.
Chomarat, Luc. - La fin de la récré. - La Manufacture des livres. - 352 p. - 21 €
Roman choral féministe et résolument engagé, qui suit quatre femmes dans quatre pays, quatre héroïnes confrontées à des violences physiques, sociales ou psychologiques, dont les trajectoires s’entrecroisent sans jamais se confondre. En Islande, Katla tente de survivre au traumatisme du féminicide de son amie. Au Japon, Michiko, enceinte, subit le harcèlement de son supérieur et les injonctions d’une société où la maternité demeure un obstacle professionnel. Au Salvador, Ana María, ouvrière surexploitée, se bat pour sauver sa fille condamnée à trente ans de prison pour avoir avorté. Enfin, au Sénégal, Hawa, médecin, reste indignée par l’excision qu’elle a dû subir enfant. Ces récits, d’abord parallèles convergent lorsque ces femmes s’unissent autour d’un projet qui dépasse les frontières : une immense grève mondiale des femmes, organisée le 8 mars, et qui donne son titre au roman. Ce kaléidoscope de luttes compose un panorama saisissant de la condition féminine à travers le monde. Laetitia Colombani aborde des sujets d’une gravité extrême -féminicides, mutilations génitales, lois répressives sur l’avortement, harcèlement, exploitation- tout en décrivant les coutumes qui continuent d’asservir les femmes. À la faveur d’un événement déclencheur, chacune de ces héroïnes, apparemment ordinaires, refuse l’inacceptable, se révolte, et veut faire évoluer les mentalités. L’autrice devient la porte voix de ces destins brisés, utilisant une écriture directe, percutante, qui frappe comme un coup de poing et rappelle l’ampleur des combats à mener. Roman très documenté, porté par des femmes courageuses et profondément humaines, il se lit d’une traite tout en invitant à la réflexion. Inspiré par la grève historique des femmes islandaises de 1975, le livre rappelle que « l’égalité n’est toujours pas acquise, que partout les femmes sont menacées, tuées, privées de liberté » (p.178). À travers le monde, les oppressions persistent. Un roman nécessaire, puissant, qui éclaire, émeut et mobilise.
Colombani, Laetitia. - Un jour sans femme. - L’iconoclaste. - 381 p. - 21€
Paris, janvier 1910. La ville est sous l’eau, frappée par une crue exceptionnelle ! Le livre est constitué de petits chapitres où l’on suit la vie de plusieurs femmes. Madeleine, fille du directeur de la chambre des députés, et passionnée de météorologie, suit des cours à l’Observatoire sous un faux nom. Elle tente d’alerter les hommes de la crue qui menace Paris mais elle n’est pas écoutée. Elle trouve enfin une oreille attentive auprès de Constance, journaliste au Petit Parisien. Ensemble, elles manifesteront pour le droit des femmes, mais cette manifestation sera durement réprimée par la police et un certain Charles Duplessis. Jeanne, prostituée, arrive à se faire embaucher comme costumière à la Comédie Française. C’est là qu’elle se lie d’amitié avec Adèle, comédienne anglaise et métisse venue à Paris chercher des réponses sur son père. Mais les deux femmes dérangent et sont chacune poursuivie par un assassin. Et il y a Suzanne, ouvrière à l’usine des eaux usées, qui tente de fuir un mari violent. Ces femmes vont s’unir pour survivre dans la société parisienne patriarcale de la Belle Epoque et même s’en émanciper. Menacées par les hommes, elles trouveront tout de même en certains l’amour et le réconfort, mais bien souvent des amours interdites.
Diament, Catherine / Thioly, Clémence. - La crue. - L’Observatoire. - 666 p. - 24 €
Île d'Yeu, dans les années 2000. Taiseux et solitaire, Roland vit seul avec sa mère. En quête du grand amour, il fait la connaissance d'Ella, une jeune Sénégalaise, sur un site de rencontre. Après une relation à distance, ponctuée de plusieurs rencontres, ils se marient et s'installent dans la maison familiale de l'île d'Yeu. Mais l'arrivée d'Ella se heurte rapidement à la méfiance des habitants et de la famille de Roland. Confrontés à l'hostilité et au rejet, leur amour est mis à rude épreuve. Entre l'amour et la tragédie, il n'y a qu'un pas. Ne vous fiez pas à son joli titre, qui fait référence à la chanson « Besoin d'amour » de l'opéra rock Starmania. Il n'est qu'un trompe-l'œil. Car si l'amour est au cœur du récit, il se heurte rapidement au racisme et à l'intolérance. Ce qui fait la force de ce texte, c'est qu'il décortique avec beaucoup de justesse et de réalisme ces mécanismes et montre comment une communauté repliée sur elle-même peut progressivement condamner, voire rendre un amour impossible. À travers cette histoire vraie, l'autrice met en lumière ce que ressentent celles et ceux qui en sont victimes et montre comment les préjugés et la médisance peuvent progressivement conduire à la tragédie. Au-delà de cette dénonciation, elle rend un vibrant hommage à l'amour authentique et sincère d'Ella et de Roland.L'écriture de Michèle Halberstadt constitue également l'une des grandes qualités du roman. Très visuelle, elle confère au récit une dimension presque cinématographique. Il est difficile de ne pas imaginer cette histoire adaptée au cinéma. Juste un peu d'amour est une lecture nécessaire.
Halberstadt, Michèle. - Juste un peu d’amour. - Le cherche midi. - 192 p. - 19 €
Californie, été 1970. Sally Samuelson a huit ans lorsque son grand frère Ellis, dix-sept ans, brillant élève, disparaît quelques jours après avoir rencontré une jeune femme dans une communauté hippie. Ses parents embarquent Sally, sa sœur aînée Katie et le chien dans le van familial pour aller le chercher. Les retrouvailles sont de courte durée ; quelques jours plus tard, lors d'une sortie avec des amis, Ellis meurt noyé. Ce drame initial ouvre un récit qui s'étend sur les quatre décennies suivantes, pendant lesquelles la famille ne cesse de se fracturer et de se réparer. C’est aussi une saga familiale américaine sensible construite comme un kaléidoscope de souvenirs autour d'un deuil fondateur, qui séduit surtout par sa justesse psychologique et son atmosphère.
Huneven, Michelle. - La famille Samuelson. - Les Escales. - Traduit de l'américain. - 277 p. - 22 €
1938, dans le Nord de la Suède. Siv, 17 ans, est cuisinière dans une cabane de bûcherons isolée. Elle découvre la vie rude dans la forêt, mais aussi la liberté et l'amour auprès de Nila, un jeune homme sami. En 2022, Eva revient dans son village natal et découvre le passé de sa famille, l'héritage que Siv a laissé. Très beau roman de filiation avec pour cadre la nature et les grands espaces chez les lapons de Suède. Nos deux héroïnes au XXe et XXIe siècles sont engagées chacune à leur manière pour préserver cette forêt ancestrale et sa biodiversité. Un souffle romanesque, fantaisiste, teinté de suspense emporte le lecteur dans le premier volume de cette saga qui s'annonce passionnante !
Lagerlöf, Ulrika. - La saison des mûres (1er vol). - Buchet Chastel. - Traduit du suédois. - 477 p. - 25 €
James dit Jimmy connaît une enfance relativement heureuse à Saussaye, village boisé de Normandie. Ses meilleurs amis sont Ti’Prince et Max, frère et sœur avec qui il fait les 400 coups. Sales gosses version moderne de La guerre des boutons, leur enfance sera fracassée par un drame horrible. La vie de James est marquée dès sa naissance par la tragédie. Sa mère meurt peu après sa naissance. Son père, brillant ingénieur, lui en veut inconsciemment et leurs rapports sont très froids. Malgré l’arrivée d’une nouvelle femme dans sa vie et d’un beau-fils plus âgé que Jimmy, Henry, le père, demeure toujours aussi impénétrable et taciturne. Il finira sa vie en prison accusé d’un meurtre d’une violence insoutenable. Mais son géniteur est-il vraiment le monstre que James a rayé de sa vie ? Un thriller à la française campé dans les années 80 pour sa première partie. Les personnages sont finement dessinés, les joies et les tourments de l’enfance sonnent justes. Ce polar noir de facture classique est attachant et réussi.
Lecerf, Mathieu. - Sales gosses. - Harpercollins. - 320 p. - 21 €
Un corps prêt pour la crémation est découvert sur les ghats du Gange : celui de J.P. Mullick, milliardaire bengali réputé pour sa respectabilité, son amour du cinéma et des femmes. Qui a pu assassiner cet homme apparemment irréprochable, engagé dans des œuvres caritatives et dans le financement de films ? Sam Wyndham est chargé de l’enquête, bientôt accompagné par Satyendra Banerjee, revenu dans sa vie pour retrouver sa cousine Dolly, jeune photographe disparue après le saccage et l’incendie de son studio. Que cherchait donc le mystérieux intrus ? Dans cette sixième enquête située dans l’Inde de 1926, les pistes se multiplient, mais le duo d’enquêteurs avance avec efficacité pour démêler deux affaires qui se révèleront intimement liées. Malgré les dangers, leur complémentarité fait merveille et les mène à la résolution de tous les mystères… Ce polar captivant enchaîne scènes d’action et rebondissements, porté par une écriture fluide et des personnages complexes auxquels on s’attache rapidement. Au-delà de l’intrigue, c’est le contexte social qui donne toute sa saveur au roman : la société indienne traditionnelle, ses castes, ses tensions, mais aussi les relations indo britanniques, décrites avec un humour mordant qui n’exclut pas quelques vérités bien assénées. Sur fond d’enquête dans les milieux du cinéma indien et hollywoodien, l’auteur nous régale de détails historiques et s’inspire notamment de la figure de Merle Oberon, actrice métisse ayant grandi à Calcutta. Un roman dépaysant, documenté, et surtout un joli plaisir de lecture.
Mukherjee, Abir. - Les bûchers de Calcutta. - L. Lévi. - Traduit de l’américain. - 407 p. - 22 €
Nouvelle aventure du commissaire Vito Strega. Lorsque Maria Donata est retrouvée assassinée, vêtue d’une robe de mariée près de Milan, son père Italo refuse que l’affaire sombre dans l’oubli. Les inspecteurs n’ayant rien découvert, le dossier est classé. Mais Italo, désormais responsable de son petit fils, veut comprendre ce qui est arrivé à sa fille. Il confie son désarroi à un policier qui, touché par son histoire, sollicite l’aide du célèbre commissaire Vito Strega. Strega et son équipe reprennent alors l’enquête, ignorant qu’une femme les observe… et qu’elle connaît le secret du commissaire. Pendant ce temps, Milan est secouée par une série de féminicides. Quel lien avec le meurtre de Maria ? L’enquête, complexe et sombre, entraîne Strega et ses collaborateurs dans une traque qui les mène de la Lombardie à la Sardaigne. Une histoire saisissante, où obsessions, secrets enfouis et blessures anciennes se dévoilent peu à peu. Au fil des pages, la tension monte. Piergiorgio Pulixi manipule son lecteur avec brio, distillant son humour noir sarde et tissant une intrigue en toile d’araignée. Les personnages, finement travaillés, nous entraînent dans leurs émotions et leurs contradictions. L’auteur dépeint les beautés de son pays tout en égratignant la politique italienne. Le suspense est haletant, et la fin laisse entrevoir les prémices d’un nouveau roman. Un thriller efficace, addictif, et d’une redoutable maîtrise.
Pulixi, Arnaud. - La mariée silencieuse. - Gallmeister. - Traduit de l’italien. - 445 p. - 26 €
Frank, livreur chez UPS, a élevé seul sa fille, Maggie, depuis le décès brutal et prématuré de son épouse. Maggie est toute sa vie, mais à la suite d'une dispute, père et fille ne se parlent plus depuis près de trois ans. Quelle joie pour Frank lorsqu'il reçoit un appel de Maggie l'invitant à son mariage avec Aiden, un artiste peintre rencontré seulement six mois plus tôt... Frank est convié, avec sa sœur Tammy, qui est famille d'accueil pour la jeune Abigail, à passer quelques jours dans le domaine où se dérouleront les festivités précédant la cérémonie. Mais rien ne se passe comme il l'avait imaginé. Il se sent rapidement mal à l'aise au sein de cette famille extrêmement fortunée. Aiden se montre distant, tandis que Maggie occupe désormais un poste important dans la prestigieuse entreprise du père de son futur mari. Peu à peu, des zones d'ombre apparaissent. On apprend qu'une jeune femme, qui aurait entretenu une relation avec Aiden, a disparu mystérieusement un an auparavant. Pourquoi la mère d'Aiden reste-t-elle recluse dans sa chambre ? Qui est cette femme aperçue en train de se disputer avec lui dans une cabane dissimulée au cœur du domaine où se préparent les noces ? Une intrigue habilement menée, riche en rebondissements, qui maintient le suspense jusqu'aux dernières pages. J'ai particulièrement apprécié Frank, le narrateur de cette histoire, pour son humour, sa sensibilité et la relation touchante qu'il tisse avec la petite Abigail. Son regard sur les événements nous place dans la confidence et renforce notre attachement à ce personnage profondément humain. Ce thriller aux allures de huis clos explore les apparences trompeuses, les secrets de famille, les mensonges et les rapports de pouvoir, le tout dans le décor festif d'un mariage. Une lecture très divertissante et efficace, où, derrière les sourires et les célébrations, chacun semble avoir quelque chose à cacher... et où cette union pourrait bien être placée sous le signe du pire plutôt que du meilleur.
Rekulak, Jason. - L’invité de dernière minute. Les Escales. - Traduit de l’américain. - 391 p. - 23 €
L’autrice revient dans son pays natal au bout de 17 ans pour faire des papiers d'identité. Ce retour réveille ses souvenirs d'enfance : la guerre, la main mise par l'armée syrienne sur l'appartement de ses parents, l'exil en Arabie Saoudite, la maison de ses grands-parents dans le sud, l'amour de Tino... Elle revient bousculer l'équilibre fragile de sa famille, et affronte ce pays dans tous ses paradoxes. La narratrice, Amal, avance à tâtons : le texte oscille entre nostalgie et répulsion. Elle raconte avec sincérité l'arrachement, le tiraillement, le fait de ne jamais tout à fait appartenir, et rappelle que le politique et l'intime sont profondément entrelacés. L'alternance des temporalités confère plus de beauté à cette lecture : s'enchevêtrent avec brio souvenirs de jeunesse de la narratrice, ceux de sa famille et temps présent. À travers son objectif, Amal cherche à suspendre le temps et à sauver les fragments d'un présent instable. M. Salamé évoque le Liban dans toutes ses dimensions, avec délicatesse, et analyse cette relation au pays natal des exilés : l'amour/haine, la nostalgie/le rejet. On apprend ce que veut dire l'exil et le retour au pays, les rêves de bombes et les reviviscences. Premier roman autobiographique très réussi, facile à lire. PRIX FRANCE TELEVISIONS
Salamé, Manal. - Habibi Beyrouth. - La Tribu. - 284 p. - 22 €
Livre autobiographique à la recherche de ses racines italiennes, ce livre se déploie comme une « enquête joyeuse, vertigineuse et bouleversante ». Contacté par une éditrice qui lance la collection Paradis perdu, dédiée aux souvenirs et à la mémoire, Julien Sandrel entreprend un voyage intime sur les traces de son grand-père, venu d’Italie. Après avoir exploré ses origines très modestes, l’auteur se rend sur place avec ses frères, animé par l’espoir un peu fou de retrouver la tombe de son ancêtre. Ce périple devient alors bien plus qu’une simple quête familiale : une plongée sensible dans l’histoire, la filiation et l’identité. Un récit chaleureux et profondément humain, porté par une grande empathie, qui touche et émeut.
Sandrel, Julien. - Mes frères, nos fantômes et moi. - Charleston, Paradis perdu. - 189 p. - 20 €
New York, dans la nuit du 28 février au 1er mars 2021, Lucy Sante envoie à son cercle rapproché, composé d’une trentaine de personnes, un mail leur annonçant sa transition de genre. Cette annonce marque l’acte de naissance de Lucy Sante. Voici le point de départ d’une remarquable autobiographie, aussi intime que sensible. Le récit suit le cheminement de Luc jusqu’à l’apparition de Lucy. Le texte oscille entre passé et présent. À travers ses souvenirs, l’autrice dessine une quête intérieure. Elle y raconte avec lucidité les étapes d’une vie longtemps vécue en décalage avec son identité profonde. Ce qui touche, c’est la manière apaisée dont elle raconte son histoire. Elle offre au lecteur un regard intime, délicat et éclairant sur la transition de genre. Témoignage profondément humain sur l’acceptation de soi.
Sante, Lucy. - D'elle à moi : récit d'une transition. - Phébus. - Traduit de l’anglais. - 226 p. - 22 €
Le roman commence sur la naissance d’une amitié très forte entre deux jeunes garçons en 1962 en Allemagne, suite à l’installation de leurs familles dans le même immeuble, sur le même pallier. Leurs trajectoires se suivent jusqu’à une scène originelle qui découvre l’homosexualité de Frank, l’un des deux garçons. Le second, non prénommé, est le narrateur du livre et il rapporte au cours de ces 160 pages comment ils se sont éloignés par la suite : Frank part à New York pour être artiste et y découvrir les milieux gays des années 80 (le sida l’emportera), tandis que le narrateur reste en Allemagne, fonde une famille et trouve sa voie dans le milieu de la réalisation. Construit en deux parties, le roman trouve sa véritable tension à partir de la seconde, se transformant presque en enquête : les tableaux que Frank a confiés au narrateur ont disparu de chez lui et réapparaissent dans une galerie d’art à Berlin, comme un message de l’au-delà du peintre transgressif que pouvait être Frank. L’auteur réussit à décrire une amitié d’enfance évanouie, qui resurgit dans le souvenir d’un seul des protagonistes. Frank restera toujours insaisissable, il ne restera que sa peinture pour un court moment. La force du livre est d’être au plus près des émotions du narrateur qui ne peut plus être en dialogue qu’avec ce qui reste de Frank : ses souvenirs de jeunesse, ses peintures.
Sulzer, Alain Claude. - F. comme frères. - Phébus. - Traduit de l’allemand (Suisse). - 156 p. - 20 €
Le cauchemar commence à Longepin, enclave mystérieuse au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse, au cœur des Alpes. Ce village coupé du monde, à la fois base militaire et laboratoire classé secret défense, impose règles strictes, surveillance permanente et couvre feu. Erwann, docteur en neurosciences, y est recruté pour un projet expérimental. Sa femme Sibylle, traumatisée par l’accident qui a coûté la vie à leur enfant et l’a défigurée, souffre d’amnésie et de cauchemars qui brouillent la frontière entre rêve et réalité. Elle espère que ce centre l’aidera à retrouver sa mémoire, tandis qu’Erwann croit fermement que cette communauté scientifique peut la soigner. L’ancien camp de vacances transformé en enclave ultra sécurisée devient un véritable huis clos à ciel ouvert, générant une sensation d’étouffement qui gagne autant les personnages que le lecteur. En parallèle, deux policiers grenoblois enquêtent sur des meurtres d’une cruauté glaçante, dont celui d’une inconnue énucléée retrouvée près d’une rivière. Peu à peu, leur enquête converge vers Longepin. Deux récits avancent côte à côte, sans lien apparent… du moins en surface. Franck Thilliez poursuit son exploration obsédante des failles de la mémoire et des dérives scientifiques. L’intrigue, solidement documentée, plonge dans les neurosciences : protocoles expérimentaux, médicaments, manipulations possibles… Tout sonne terriblement crédible et nourrit l’angoisse. Le roman interroge l’identité à l’ère d’une science capable de modifier ou reprogrammer le moi. Sibylle, hantée par « le Veilleur », peine à distinguer hallucination et réalité. Thilliez brouille les repères, assemble son puzzle neuroscientifique pièce après pièce et installe un climat malsain, nourri de fausses pistes et de visions effrayantes. Ce huis clos montagnard hivernal, oppressant et paranoïaque, repose sur une double narration où s’affrontent conscient et inconscient. Les événements étranges se multiplient, la tension grimpe, et le dénouement se révèle haletant. Un thriller psychologique immersif, sombre et efficace.
Thilliez, Franck. - L’autre moi. - Fleuve noir. - 449 p. - 23 €
